nanowrimo

01/11/2015 10:10:53

« D’un autre côté choisir un parfait inconnu, comme la logique le suggérait, impliquait toute une série de gènes dont Jasper Gwyn se serait volontiers passé, du moins pour cette première fois. »
(Alessandro Baricco, Mr Gwyn.)

« Count to three and I’ll be ready
To follow that road. » (David Lee Roth, Damn Good.)

Dimanche matin, plus que temps de s’y mettre. « Madame, en réponse de votre commande d’enquête par lettre du tant (date en toutes lettres) et de votre mémoire n° 1 (numéro un) y annexé… » Le temps est inhabituellement doux pour une Toussaint, le temps parfait pour les chasseurs. La campagne est encore chaude et les couleurs de la forêt semblent plaquées comme du faux sur une demie-saison. Depuis septembre, elle est bizarre cette météo. Sans doute que le changement de boulot me fait voir ou ressentir les jours autrement. « Madame, donc, je vous prie de trouver ci-joint mon rapport d’enquête sur les dénommé.es… » — est-ce que ça va lui plaire cette façon de genrer l’orthographe ? Bah, elle s’habituera à l’époque, elle doit avoir l’habitude. J’ai appris à genrer cette année avec l’équipe du magazine, quand j’étais encore journaliste. J’en ai quasi l’habitude maintenant. Les nominé.es de l’enquête : comment établir la liste ? Par date de naissance, par date de mort, par type, par géniteur ? Impossible, chaque tri impliquera trop fortement une façon de lire le rapport.

Et d’ailleurs, dans quelle mesure madame Mercédès Perón Fernandez dispose-t-elle elle même de cette liste ? Il n’est vraiment pas sûr qu’elle connaisse le nombre exact de ses petits-enfants. Encore moins sans doute leurs noms, prénoms, date de naissance, adresses… Il faudrait partir du début, dresser un arbre généalogique, repartir de là où elle a laissé l’affaire : ses enfants.

Mais ça non plus, ça n’est pas simple.

Rien de plus compliqué en fait de savoir ce que sont les enfants de quelqu’un. On pourrait dire que madame Perón Fernandez a six enfants. On pourrait dire aussi que madame Perón Fernandez a eu six enfants. Ou bien même qu’elle a donné naissance à cinq bébés, dont quatre étaient les siens. Voilà, on pourrait partir du fait qu’il y a, ou qu’il y a eu ces quatre enfants : Socrates, Giulia, Nathalie et Solange. Sauf que.

Sauf que ma commanditaire a explicitement mentionné Charlotte et n’a par contre que fait allusion à Elias — sur lequel mon enquête a pourtant réuni un certain nombre de faits intéressants –, allusion également à un hypothétique autre foetus. Et, à l’instar de la vie de cette presque centenaire, faut-il inclure dans le périmètre de l’enquête les conjoint.es — ou tout équivalent — des enfants et des petits-enfants ? La commande vaut-elle aussi pour les arrière-petits-enfants ? Ce sera à décider.

En fait, pourquoi essayer d’écrire un début à ce qui est une fin ? Un rapport d’enquête vient forcément après ! Ce sont les débuts à une fin qu’il s’agit d’écrire et non pas l’inverse. D’abord les faits, ensuite les causes, enfin les commentaires sur les suites probables : ça c’est du plan, classique, de grande enquête. Ce qui n’est, évidemment, pas pourquoi on me paye : journaliste en fin de vie, c’est-à-dire au chômage, cette fois prêt à vendre pour de vrai ma plume et mes compétences qui, disons, consistent en un savant mélange de discrétion et d’indiscrétion, ce n’est plus à Ludovic Tuillier que l’on confie des grandes enquêtes.


Si on ne veut pas se placer du point de vue de la grand-mère, les faits sont ceux-là : Stefano, Aurore, Michel, Ruth, Yves-Marie, Alessandro, Carla, Elias, Julie, Janis, Guillaume, Julien et Ronan, et encore peut-être un autre non répertorié — la vie, et donc l’enquête, réservant on le sait bien des surprises — ont été, sont encore sans doute, des gens qui, des gens qui se… des gens qui ont vécu à la même époque et zut. Il est même abusif de parler de génération, les plus vieux ayant pu être les parents des plus jeunes. Comme dans toute grande « famille » — il faudra clarifier cela dans la suite du rapport : employer ce terme de famille est soit une construction rétrospective, comme une sorte de conséquence quantique du fait d’écrire ce rapport, soit une volonté, celle de madame Perón Fernandez, en tant que grand-mère (là encore, obligé d’employer un terme à interroger !).

Certains d’entre eux se connaissent, se sont cotoyés. Rares cependant les relations suivies et profondes que l’enquête a pu prouver — mentionnons dès maintenant ce fait étonnant : ce sont plutôt les pièces rapportées (conjoint.es, ami.es, enfants) qui se sont montrées les plus curieuses de ce que nous appelerons par la suite cette diaspora Perón Fernandez.

Diaspora : les vertus de l’écriture réapparaissent enfin, comme quand j’étais journaliste. Ce terme, tout en étant bien évidemment faux (il s’applique à une peuple, une communauté, pas à une famille — encore ce terme !), évoque cependant très bien la réalité : une existence vraie, diffuse, construite. On ne choisit pas sa famille, dit le proverbe. On ne choisit pas plus son enquête dirais-je, je peux par contre en choisir l’écriture… Là-dessus, pas de consigne : la vioque veut-elle un roman pour s’endormir ? Ou bien un rapport de gendarmerie avec pré-jugement et réquisitoire inclus ? Je ne crois pas que ce soit le style. D’ailleurs, j’ai plutôt l’intention d’adopter un ton distant et neutre, voire notarial : l’hypothèse a plus probable étant que, riche, elle veuille partager son butin, mais oui ! Mon rapport servira à trier le bon grain de l’ivraie, voilà le projet de cette vieille indigne ! D’ailleurs, elle ne m’a même pas négocié mon prix, que moi je trouvais exorbitant (trois mon salaire à Ouest-France). Elle est riche, sûrement, je ne vois que ça. Alors elle aimera mon ton professionnel et notarial, la rombière.

Vendre par écrit, je sais faire. Trier le bon grain de l’ivraie, c’est mon métier à la base, dénoncer, mettre des noms, rappeler les faits, les qualifier, aller chercher les documents dans une sacristie, dans les archives, sous les lits ou dans les banques. Je suis donc l’homme de la situation, madame Mercédès Perón Fernandez l’a bien vu.

Point de vue théorique, peu de grandes questions, hem : juste à redéfinir ce qu’est une famille, une mère, ce que pourrait être une grand-mère ; imaginer ce que pourrait être une histoire culturelle de deux ou trois générations n’ayant partagé que les pulsations d’une lointaine horloge atomique mais aucune vie commune ; écrire les fils reliant des personnes étrangères les unes autres autres mais réels, vieux, éteints, ignorés ou coupés, des fils en tout cas agités aujourd’hui,en 2015, par une vieille arachné — ou comme un filet lancé par une pêcheresse, allons-y tant que je suis en verve, tout cela donnera des pistes le moment venu.

En conclusion, et surtout, ne jamais se placer dans la rédaction de mon rapport du point de vue de la grand-mère, mais toujours de celui de madame Perón Fernandez et de sa commande : connaitre la vie de ses petits-enfants. Et même encore : je dois à chaque instant de mon rapport regarder ces petits-enfants de l’endroit neutre où m’a placé ma commanditaire — c’est-à-dire, je dois le reconnaitre : nulle part. Mais comme hypothèse déontologique, c’est cela même et relativement puissant : considérer chaque personne comme une entité unique et suffisante, héritière mais non redevable de la Volonté d’une ancêtre. (Restera à voir pour la Représentation mais je ne vais quand même pas me retaper ce soir Die Welt als Wille und Vorstellung.)

Mais aussi, être présent sans influer sur la vie des personnes sur lesquelles j’enquête ou, à tout le moins, ne jamais révéler la mission. Etre là sans être quantique, that’s the point.


Le ciel était d’or et bronze à l’horizon, ce soir d’octobre, lorsque je m’étais décidé pour un dernier déplacement avant d’entamer la rédaction de mon rapport d’enquête. Ce n’était pas évident, j’avais déjà de quoi contenter l’aieulle, largement. Mais le destin de Stefano m’interrogeait encore sur un point ou deux — le point deux dépendant en très grande partie du point 1 : où était-il mort ? Ce détail rentrait donc pleinement me semblait-il dans ma mission. Et même, je m’étais imaginé en avance notre rencontre prévue avec madame Perón Fernandez en décembre : Elle m’aurait regardé un peu, après avoir pris connaissance d’un petit début du rapport, un peu comment dire, déçue — oui, c’est ça, comme si tout aurait été inutile et si tout ce serait arrêté là : Et où est mort Stefano, vous ne l’avez pas mentionné…. Terrible rencontre avec la lectrice, il n’était pas question pour moi de faillir à sa moindre attente.

L’avion a décollé et ce ciel magnifique, plombé de vieil or, a semblé prendre encore de l’épaisseur. Le jour revenait comme sur lui-même grâce à l’envol de l’avion et je regagnais ainsi quelques degrés de contemplation, quelques minutes d’hésitation : il n’est pas si facile que cela de prévoir le passé de quelqu’un et encore moins d’en faire usage. Ma destination était-elle la bonne, dans le sens où la vieille femme redoutait-elle peut-être plutôt qu’elle n’espérait mes réponses ?

Ce fut la dernière hésitation de la phase concrète de mon enquête (mes derniers « frais techniques »). C’est pourquoi je pose cela par écrit ce soir : laisser des traces (je pense au fait que j’ai mentionné Schopenhauer de façon pédante précédemment) peut servir d’une certaine façon à la neutralité de mon projet d’écriture. Comme les jésuites professent que le diable lui-même participe au projet de Dieu, ou comme le péché est une façon pour le pêcheur de se rapprocher du Dieu aimant, comme encore le derviche occupe tout un espace en tournant physiquement autour de sa nullité centrale : ce que j’écrirai de moi, de mes difficultés et de mes bonheurs depuis que Madame m’a confié cette enquête, hé bien ce ne pourra qu’être qu’approcher la vérité.

Dernière petite difficulté théorique à résoudre : qu’est-ce que la vérité des gens — préférée à la réalité des choses ?

02/11/2015 20:49:46

L’avion a rapidement basculé vers l’est, laissant la lumière poursuivre à l’ouest. Je retournai à La Valette, à Malte. Stefano y était marin, jusqu’en 1976, à sa mort accidentelle à l’âge de 21 ans. J’ai demandé un whisky au stewart, je me sentais maintenant bien, en l’air, le décollage passé et cette vision dorée offerte à mes yeux. L’escapade, décidée dans la douleur, commençait bien.

A la fin de l’enquête, après avoir étudié la vie de chacun des descendants de ma commanditaire, je retournais donc vers le premier-né des petits-enfants, le cas le plus simple de tous puisque sa vie adulte n’avait duré que quelques années. Et pourtant, de façon ironique, quelque chose m’y ramenait, un détail dont j’avais mal mesuré l’importance : le lieu de sa mort. Il avait été trouvé noyé mais les investigations à l’époque n’avaient pas été poussées vraiment plus loin. Le rapport de police estimait que Stefano avait péri dans le naufrage du Kristos III, le bateau de pêche où il embarquait souvent, et seul : il louait la barque au patron les jours où celui-ci chômait — il devint d’ailleurs armateur par la suite. Ce soir-là, on avait vu la barque, parmi d’autres, croiser au large de la pointe, lamparo allumé et lance de filet en l’air.

Il ne m’avait pas été très difficile lors de mon premier voyage d’accèder à une version légèrement différente. Si Stefano vivait de pêche, pour une part, il vivait aussi d’autres activités, comme beaucoup d’autres. La Sicile n’est pas loin, les bateaux tunisiens non plus. Il a laissé en tout cas le souvenir vague d’un jeune travaillant peu par rapport à ce qu’il dépensait. Les quelques anciens que j’avais pu interroger, incapables de citer les détails du drame, se contentaient d’en dire que Stefano avait eu un « accident en rapport à son style de vie », comme d’autres.

Et puis il y avait la plongée sous-marine. Pour la beauté du plateau continental, bien sûr, pour gagner en saison un peu d’argent avec les touristes, mais aussi pour des livraisons particulières ou pour aller chercher au fond de l’eau des cargaisons de collègues contrebandiers malchanceux.

Et c’est donc là que se pose la question du lieu de la mort de Stefano : sur l’eau ou sous l’eau ? Dans ce dernier cas, aucun doute, les activités de Stefano étaient illicites ce soir là. C’était un premier point à confirmer. Viendrait ensuite le point 2 : en quoi ce détail était-il, je le pressentais, si important pour madame Perón Fernandez.

J’arrivai tard dans la soirée à l’hôtel, je ne fis rien le soir à part manger un plateau-repas devant les innombrables chaines télé. Je décidai de me coucher vite ensuite, mon rendez-vous était dans la matinée dans les bureaux de la télé nationale. Je devais visionner les reportages diffusés les jours suivant le naufrage du Kristos III. Mais j’avais également fait la demande sur ce que les équipes de la télé nationale avaient pu filmer à l’occasion du tournage sur l’île de quelques scènes du film Find the woman (or another title).

Une dizaine de jours avant — mi-octobre, il y a un petit mois –, j’avais revu une version anglaise de ce film tourné en 1980 pour la télé espagnole par Jeréa Lizbien. Le scénario de cette fiction s’était inspiré de la vie de Mercédès Perón Fernandez. Elle-même l’avait mentionné dans une des lettres qu’elle m’a adressées, tout en minimisant sa participation (« on m’a juste interrogée », me disait-elle) et en niant une quelconque véracité biographique au scénario. De fait, si quelqu’un de désormais averti (j’allais écrire « affranchi ») peut retrouver des inspirations ici et là, seule la trame générale de la vie mouvementée (j’allais écrire « aventureuse ») d’une Espagnole du vingtième siècle légitime la mention « à partir d’une histoire vraie ».

J’avais bien sûr visionné une première fois ce film au printemps — en obtenir une copie, en VHS !, n’avait pas été simple. Mais, vers la fin de mon enquête, j’avais estimé qu’un nouveau visionnage, mieux documenté par tout ce que j’avais appris, était pertinent. Et j’avais raison, par exemple pour cette scène, légèrement dramatique où l’amie de l’héroïne disparait : cette scène avait été, sans raison particulière, tournée à Malte (c’était soigneusement indiqué au générique). Je ne pouvais exclure un caprice du réalisateur ou un quelconque montage financier qui impliquait la présence de l’équipe à Malte. Mais franchement, en regardant la scène, il est difficile de croire qu’elle ne pouvait être tournée que là précisément ou qu’elle promouvait le lieu (en 1980, ce genre de « placement touristique » était bien plus voyant !). Non, la scène semblait tout bonnement avoir été tournée sur place.

Cette évidence se révéla à moi et je fis alors quelques rapprochements. Les dates peuvent être relativement trompeuses et par exemple laisser penser qu’entre la mort de Stefano (1976) et le film (1980), il s’est déroulé 4 ans. Rien de plus faux : en tenant compte des délais usuels dans la production de ce genre de film pour une télé publique, il est même au contraire très vraisemblable que le décès brutal de Stefano soit peu ou prou concomittant avec les premiers entretiens préalables à l’écriture du scénario. Ainsi, ce décès, affectant Mercédès vient sans doute donner la touche définitivement dramatique à un projet qui jusque-là était certes intéressant dans une perspective disons « franquiste » à l’origine (n’oublions pas que la période « communiste » de la vie de madame Trouverunnnom peut être vue comme un fiasco total — on peut imaginer que cela a pu motiver l’idée orignale du film). Mais quelques mois après la mort de Franco, dans cette période où tout peut commencer à s’émanciper (mais pas brutalement), le destin d’une héroïne touché par le décès d’un proche raccroche à un romantisme que ne renierait pas, quelques années plus tard, les initiateurs de la movida.

Mais soyons clairs, je n’y crois pas. Je ne crois plus à cette première explication : Malte devait faire l’objet d’un deal, disons les choses. La mère de Nathalie et Solange, alors mariée à Mari2, a vu dans ce projet de film l’occasion d’y impliquer son premier petit-fils. Et sans doute, d’à nouveau changer de vie… C’était en 76 sans doute, peut-être en 75.


Je la vois. Je l’ai vue. Je demande au technicien de reprendre ces deux secondes : je la revois. Elle est là, elle était sur le plateau de Find the woman (or another title) ce 15 décembre 1978. Je ne m’étais pas trompé. Mon déplacement était plus que nécessaire, mon enquête redémarre même à cet instant précis ai-je l’impression. Je reste sidéré : incroyable comme l’histoire peut-être exacte parfois.

Elle a un corsage blanc qui tranche soudain sur le fond de l’image occupée par une mer grisâtre et un ciel presque sombre. Le vent fait voler deux mèches de cheveux noirs mais ses mains cherchent plutôt à retenir, c’est curieux, le haut de sa jupe. Puis elle comprend que la caméra tourne et elle s’enfuit vivement en se penchant vers le bas. C’est tout. Je réalise que je peux aujourd’hui, en octobre 2015, voir ces deux secondes, constater cette présence, grâce à un choix d’un réalisateur d’un reportage en film (ou en vidéo peut-être bien) pour des actualités, sur le tournage d’une scène d’un film espagnol sur le port. De façon improbable, presque contestable sur le plan technique, le réalisateur du reportage n’a pas coupé le mouvement de caméra : artistiquement, il a sans doute eu raison, ce mouvement de caméra courant du visage tendu de Jeréa Lizbien vers Anita, l’actrice principale du film n’est pas sans poésie — même si quelqu’un apparait furtivement dans le champ. Je ne peux m’empêcher de penser à une scène similaire se déroulant aujourd’hui, parmi tous les téléphones enregistrant tout en images, en son, en localisation : le seul geste authentique serait bien, encore, l’évitement de madame Perón Fernandez.

J’ai une donnée nouvelle, importante : en 1978, encore, madame est restée sur son projet d’imposer le tournage d’une scène à Malte afin d’une part de fuir Mari2 et ses enfants, d’autre part de se rapporcher, même par-dessus une mort survenue entre-temps, de Stefano. Madame peut bien dire, oui, que son rôle a été mineur dans la fabrication de Find the woman (or another title), c’est une demie-vérité : elle a bien obtenu ce qu’elle souhaitait.
Moi aussi en un sens, j’ai filmé la séquence avec mon téléphone.

En descendant l’escalier à la recherche d’un café et d’un hall pour me dégourdir les jambes, je me dis que j’ai ainsi la confirmation d’une chose : il existe bien un lien très particulier entre les enfants de Charlotte et Mercédès Perón Fernandez. Mais je peux laisser cela de côté, en attendant la phase d’écriture du rapport.

Je vais bientôt visionner les quelques nouvelles filmées qui font allusion au drame de 1976 — ou d’autres similaires. Mais je sais que désormais, tout est affaire d’imagination : il n’est pas difficile de penser, à défaut de l’écrire dans le rapport, qu’un repérage a pu avoir lieu dès cette date. Qu’un montage délicat concerant la fuite — l’évasion, l’exfiltration, la disparition — a pu être mis en place. Que cachée dans la cale d’un chalutier lybien ou libanais, une certaine dame attendait son petit-fils, un signal, la voie de sortie, une entrée dans une nouvelle phase de vie. Qu’en guise de signal, c’est un chahut qu’elle a entendu contre ou sous la coque. Contre ou sous la coque ?

— Et où est mort Stefano, vous ne l’avez pas mentionné…
Non madame, je ne raterai pas ma rencontre avec vous, dans quelques semaines. J’y aurai mes réponses.

03/11/2015 22:36:33

Saint-Grégoire,
le 3 octobre 2015
De Julie Besnard à monsieur Ludovic Tuillier.

Monsieur,
Comme vous me l’avez proposé, je me permets de vous écrire cette lettre. Ce sera à la fois un complément au dossier que vous m’avez demandé de compléter et aussi peut-être une façon pour moi d’exprimer des sentiments divers.

Je dois vous dire que cette semaine passée en votre « compagnie » m’a rendue mal à l’aise. Oh bien sûr, vous vous en êtes tenu à la méthode que vous m’aviez annoncée : deux entretiens en début de semaine, un dossier à remplir à ma convenance et votre présence, discrète, à quelque distance de moi pendant le reste de la semaine. Je dois dire que, je dois vous remercier, si cela peut avoir un sens, pour votre tact. Je n’ai rien à vous reprocher. Mais hier soir par exemple, pendant le repas, je vous voyais tout le temps à la table voisine. Je n’ai pas pu complètement votre présence. Et surtout la raison de votre présence.

Surtout hier soir, alors que vous partez ce matin. Surtout hier soir, où je fêtais avec quelques collègues les un an de ma fille — elle a marché hier. Arrivée, départ, famille, nouveau-né, avouez que tout cela a bien remué dans ma tête hier soir. Peut-être aussi le verre d’irancy — moi qui n’a plus dû boire deux verres de suite depuis presque deux ans !

Il y avait là mes collègues, que des filles, des copines et on suit comme ça nos vies, de naissance en rémission, de fiançailles en mutation. Certaines, sans se mettre sur leur quarante-et-un, se maquillent, se coiffent et portent un petit habit un peu chic. Et ça parle boulot, fatalement ! Je ne sais pas si vous avez entendu ? La grande affaire ce soir, c’était se demander comment allaient être négociées les permanences pour Noël. Et puis la prime de fin d’année, nos étrennes. Qui va passer un réveillon original… Je force un peu le trait car je voudrais essayer de donner des détails pour ne pas avoir à vous dire : vous voyez, quoi, comme des milliers d’autres gens. Des vies banales…

Et vous, vous débarquez dans cette pauvre brasserie ! Vous qui voulez faire un documentaire sur une génération, vous qui voyagez et rencontrez tous les jours des gens passionnants… J’espère que vous avez bien apprécié tout ça : la marque plusieurs fois recollée sur le carrelage à deux mètres trente-sept de la cible électronique du jeu de fléchettes. La petite signature un peu ratée sur la proue de la barque, figure centrale du décor mural peint à la main, celui au fond à côté du bar, celui qui met en scène une plage à marée basse vue à travers les colonnes d’une villa romaine avec les grappes de raisin qui débordent de la pergola (je parie que c’est une ancienne pizzéria). Nous, nous voyons cela plusieurs fois par semaine, quand nous venons manger le midi, ainsi que les costumes rouge que le patron fait porter, on se demande bien pourquoi, à Lydie et à Manon, les serveuses de salle. Et dire que ce bar s’appelle L’Inimitable ! (« l’iniMickTable » si vous lisez bien l’enseigne).

Oui tout cela me touche et me chagrine. Et en même temps, quoi ?

Mercredi, vous m’avez suivie à la salle de gym, vous m’avez accompagné faire les courses. Je dois vous avouer d’ailleurs que j’ai pris certaines choses à cause de vous, je n’achète jamais par exemple de radis ou encore de pâtes fraiches. Mais parce que vous étiez là, je l’ai fait. Je n’ose même pas imaginer toutes les idées que vous vous êtes fait de nous en voyant notre caddie. J’en éprouve une certaine honte. Et en même temps, quoi, oui ?

Vous ne pouviez pas bien sûr me suivre dans mon travail. Le lieu est protégé, je mets d’horribles sabots blancs et une charlotte sur mes cheveux. « Ce n’est pas grave, m’aviez-vous dit, le travail n’est pas tout. » Vous êtes gentil là-dessus, parce que mon travail, hormis les collègues, c’est quand même beaucoup de merde et des corps.

Bien, je ne vais pas m’épancher plus. Je ne sais plus ce que j’avais vraiment à vous dire. J’ai le bourdon. Je comprends que rien n’est de votre faute mais il fallait que je vous le dise. Un peu curieux quand même de m’avoir choisie, maintenant je vais retourner auprès de mes enfants et de mon mari.

Ah, si parmi toutes les photos que vous avez prises, il y en a deux ou trois de bonnes (avec mes amies par exemple), vous pourriez me les envoyer ?

Bien cordialement,
Julie Besnard


Paris,
le 7 octobre 2015
De monsieur Tuillier à madame Julie Besnard.

Madame Julie Besnard,
je vous confirme que j’ai bien reçu le dossier que vous avez aimablement complété. Je tiens à vous remercier de votre accueil, avec beaucoup de sincérité. Je sais comment des repérages pour un documentaire télé peuvent sembler étranges et sans raison aux candidats pressentis.
MM.

04/11/2015 21:28:19

Donc monsieur Michel Ponti, vous nous quittez aujourd’hui… Quand je dis nous, ce sont les gens rassemblés autour de vous aujourd’hui — vos proches (je salue madame votre épouse qui nous fait le plaisir d’être présente), votre équipe, vos collègues bien sûr — mais, et surtout j’aurais envie de dire : EDF, la grande famille EDF. Votre entreprise, notre entreprise, toute votre vie professionnelle jusqu’à présent — et j’espère ecore longtemps pour la majorité d’entre nous ! (Rires.) Mais pour vous, le départ vers une autre aventure professionnelle.

Monsieur Ponti, il me revient donc en tant que directeur de la direction régionale Rhône-Alpes — faudra-t-il dire dans dans quelques mois : Auvergne-Rhône-Alpes ? — de retracer en grandes lignes votre carrière chez nous – quand je dis « grandes lignes », vous avez deviné ma transition habile : vous êtes un spécialiste des câbles ! (Rires.) En 1995, lorsque vous postulez à EDF — je me rappelle qu’il fallait dument dire é-dé-eff à cette époque ! –, c’est en tant que jeune diplômé des Arts et Métiers. L’entreprise terminait à l’époque le déploiement de la tension 230 (volts monophasé pour les intimes) et elle vous a accueilli comme ingénieur, les bras bien ouverts et cela bien que votre formation ne fut pas aussi standardisée que la majorité des jeunes recrutés.

Il faut souligner le fait que vous avez suivi les cours du CNAM par correspondance, tout en travaillant dans l’entreprise paternelle et en élevant déjà, avec votre épouse, votre premier enfant, né en 1993. L’entreprise de votre père était une imprimerie, situé dans l’arrière-pays niçois, je me suis laissé soufflé à l’oreille que votre père avait gardé avec l’Italie beaucoup de liens affectifs. EDF a donc, cette année-là, accueilli en son sein un jeune homme de 24 ans, valeureux, travailleur et déjà responsable. Serions-nous capables de faire cela aujourd’hui ? Je l’espère ! Je veux souligner aussi le fait que vous êtes un des premiers à opter pour le contrat de travail de droit privé, et non le fonctionnariat, ouverture qui commence à être possible en ce milieu des années quatre-vingt-dix. Qui serait capable de faire clea aujourd’hui ? Ah oui, ce n’est plus possible… (rires).

Après de rapides passages dans différentes agences et services de Nice, vous montez à Lyon, au centre technique principal. Deux ans plus tard à peine, on vous confie la responsabilité technique de la maintenance sur les trois départements Ardèche, Drôme, Isère : vous n’avez pas 29 ans. Monsieur Ponti, ceux qui parmi nous soir ne vous connaitraient pas très bien — ils sont rares bien sûr — savent désormais une chose : vous faites tout très vite, très jeune ! Enfant, études, travail, responsabilité, vous semblez vouloir tout avoir d’un coup — là où des personnes comme moi par exemple feront les choses les une après les autres. Ma femme me le reproche assez ! (Rires.) Notez cependant qu’ainsi, on devient directeur… (Rires.)

Votre mission consiste alors essentiellement à animer et à organiser les équipes sur le terrain. Formation, méthodes de travail, motivation, voilà des mots, des concepts, une philosophie oserais-je même dire qui ne vous quitteront plus. Vous êtes de ce fait très apprécié de vos collaborateurs, ainsi que de votre hiérarchie. Hiérarchie vis-à-vis de laquelle vous ne cessez de vous rapprocher. A tel point qu’en 2001, vous en faites partie, vous êtes la hiérachie. Oh bien sûr pas celle, administrative et ennuyeuse, tatillonnne, les yeux rivés sur les chiffres et le stylo conditionné à l’approbation du supérieur n+1 ! Non, la hiérarchie qui décide en faisant. Vous en éprouvez la difficulté, car rien n’est facile dans ce contexte. Je me souviens personnellement d’un repas que nous avions eu à Valence où il s’agissait pour vous de, comment dire, d’exprimer un mécontentement devant des erreurs et des manquements. Hé bien mesdames et messieurs, je peux vous dire que toutes les primes y sont passées, ainsi que les avantages des gamins aux centres aérés et aux colos ! Il y avait en face de vous, je me rappelle bien, un responsable de la vieille école — je tairai son nom mais plusieurs d’entre vous l’ont bien connu. Vous avez habilement détourné ses défenses et j’avoue que ce jour-là, j’ai bien cru que votre objectif final, c’etait mon propre poste ! (Rires.)

Et enfin vous nous rejoignez ici, à la délégation régionale. Depuis je crois, votre itinéraire est connu de tous et vous me permettrez donc de ne pas être long. Je voudrais juste évoquer, ma foi, quelque chose de… difficile à évoquer dans ces murs : vous avez, lentement au cours de ces dernières années car je sais ce n’est pas une conviction ancienne chez vous, comment dire… Ah, comme j’ai décidémment du mal à dire ces mots… horribles — allons, il le faut et nous irons ensuite le pot de l’amitié (rires gênés) : vous avez donc peu à peu affirmé votre opposition au développement d’EDF dans la ressource nucléaire. C’est là bien sûr une opinion citoyenne respectable mais elle a, je dirais, flouté votre positionnement au sein de l’entreprise et de la communauté de vos collègues. C’est un regret, pour ma part et je ne le cache pas.

Mais à toute chose bonheur, puisque justement, vous nous quittez avec un beau projet de création d’entreprise sur l’éolien. Et voilà je crois quelque chose d’exemplaire : non seulement vous allez travailler sur une énergie qui correspond totalement à vos convictions mais, bien sûr, et je suis heureux de l’annoncer officiellement ce soir : EDF vous accompagnera dans l’aventure ! En effet, notre secteur « énergies renouvelables » est en plein boom ! si j’ose dire et très excité d’investir dans vos turbines ! Alors, cher Michel, félicitations et… bon vent ! (Applaudissements.)

Peut-être que vous pourriez dire quelques mots, avant de partager le verre de l’amitié ? Je crois vous allez désormais vers l’ouest, du côté de la Bretagne, non ? Vous y avez de la famille, n’est-ce-pas ?


Chers amis,
oui cher Marc, c’est en Bretagne qu’avec ma famille je vais m’installer un moment. Il y a du vent là-bas, vous le savez bien. (Rires.) J’y ai aussi des cousins, mais éloignés disons. C’est peu curieux que, moi aussi, je monte là-haut bien que nous n’ayons pas la même histoire familiale… Mais laissez cela, je ne vois pas en quoi ça vous intéresse.

Nice, l’Isère, et surtout le Vercors, non je les — je ne vous — oublierai pas. Mes grands-parents s’y sont quasiment installés dans la fin de la guerre : mon grand-père a fait de nombreux allers-retours entre l’Italie et le Vercors dès 1943 et surtout en 1944 avant l’assaut. Il combattait aux côtés de la résistance communiste, côté italien puis côté français. Il a posé sa famille à Nice, là où c’était le plus sûr pour elle et lui. Mon père est né là, en 1947 : vous voyez, et vous comprenez que cette région, j’y serai toujours un peu.

En même temps, je dois avouer que travailler avec monsieur Socrates Ponti mon père dans son imprimerie n’était pas facile. J’ai vite compris qu’y rester serait pour moi terrible. Alors cher Marc, ce que vous avez pris chez moi pour de la rapidité, c’était sans doute en réalité une grand volonté de fuir la sphère familiale. Heureusement pour moi, ma femme Deuze1 fut rapidement à mes côtés. Elle m’a beaucoup aidé. J’allais souvent voir par contre ce grand-père résistant. Toute la région le connaissait, il connaissait beaucoup de monde et c’était une vraie école que de se promener avec lui. Tout le monde l’aidait car souvent il était triste : sa femme — ma grand-mère — l’avait très vite quitté. Pardon ? … Oui, c’est lui : Luigi Ponti. Oui, il a publié quelques recueils de poésie. Parfois en italien, parfois en français mais le plus souvent en espagnol (je crois qu’il se disait secrètement que sa femme, d’origine espagnole, tomberait peut-être un jour sur ses poésies…).

Alors là pour le coup, Marc, vous auriez peut-être pu vou entendre avec lui : il ne jurait que par le progrès technique pour ce qui était de la réalité, pas de la littérature. Il est possible que, passé l’époque du nucléaire militaire, vous auriez pu le convaincre que c’était l’énergie du futur. Moi, je ne le crois pas… J’ai pris la part poète de Luigi Ponti peut-être mais je trouve le vent et le soleil beaucoup plus vivables que l’atome en fission.

J’ai deux garçons, de vingt-sept et de vingt-deux ans. Ne riez pas, ils sont encore étudiants ! L’un deux a une petite fille de trois ans — ce qui fait de moi déjà un jeune grand-père. Je crois qu’il est temps pour moi de réfléchir au monde, mais surtout de faire partie du monde où ils vivent. Sans vouloir vous vexer, chers collègues, je ne suis pas sûr que c’est ce que nous faisons dans exactement tous les couloirs et les bureaux de cet immeuble… (Interjections.) Je pars, plutôt heureux donc, vous l’avez compris. Je m’en vais à mes « turbines à vent » que j’espère voir un jour alimenter en énergie les belles activités de ces enfants.

Je n’avais par prévu de dire tout ça, de faire un discours. Vous me connaissez pour la plupart d’entre vous. Ceux qui veulent des actions dans l’affaire, n’hésitez pas ! Mais en attendant, je vous invite tous à prendre ensemble le verre de l’amitié : quelqu’un m’a dit récemment, je ne sais plus très bien qui il était, je ne l’ai rencontré que rapidement : « Le travail n’est pas tout », m’a-t-il dit. Je suis bien d’accord là-dessus ce soir !

05/11/2015 23:05:52

Les cousins transalpins

Dans l’arrière-pays de Nice, il y a Ruth (né en 1973) et Yves-Marie (né en 1977), frères et soeures et derniers enfants de Socrates Ponti; à Gênes, il y les cousin-cousine, Alessandro et Carla, enfants ainés de Giulia Ponti, né.es également en 1973 et 1977. Une enfance dans toute la décennie quatre-vingt, de par et d’autre de cette — encore — frontière européenne. Du terrorisme, des luttes sociales rudes des deux côtés, l’émergence des années frics insolentes et de la TV-politique. Les deux couples de frères et soeurs se sentent concernés, chacun dans leur pays. Leurs rencontres, plutôt fréquentes, leur donnent une conscience, à la fois des différences entre les réalités sociologiques et historiques des deux pays, à la fois d’une forte connivence : eux se sentent en famille (une exception dans la diaspora Perón Fernandez), eux voient comme une vraie chance l’intégration européenne (frontières, euro) et l’accession à tous les outils de communication (photocopies, radios locales, télés puis Internet et les téléphones portables).

06/11/2015 20:53:21

Le Blues des carolingiens

Hildegarde a le blues, Hildegarde (bis)

Desiderada lui en veut pour Louis le Pieux, pour le pieu

Sur son estrade Fastrade regarde Charlemagne, pour le pieu

Hildegarde chante le blues de Carol et son chien

Hidegarde blues
Hildegarde n’a pas eu le temps d’avoir le blues

Louis le Pieux n’est pas bonne au lit, Louis le Pieux

Louis le Pieux n’est pas bonne au lit

cette chose, Ermengarde et Judith me l’ont dite, il n’est pas bonze au pieu

Ermenagarde chante le blues de Carol et son chien

l’Hidegarde blues

Elle, Hildegarde, n’a pas eu le temps d’avoir le blues

Pépin le Bref se met martel en tête, Pépin le Bref …

Quand il arrête de me faire écouter ça, Yves-Marie frappe la touche stop du lecteur CD, du même geste , j’imagine, avec lequel il suspendait le bras du tourne-disque à l’époque.

— Quand on a fait écouté ça aux cousins de Gênes, ils étaient verts ! Hein, Ruth ? Ils étaient verts, c’est tout simple, ils ne comprenaient pas ! Ils ne comprenaient pas comment c’était nous sur le disque ! Comment on avait été en studio, tout ça, comment on avait eu le fric pour ça…

Je le regarde, il est fier.

Fin 1990, il a presque quatorze ans. Sa grande soeur l’embarque avec elle dans le groupe. Elle y tient la basse. Mais il y a plusieurs problèmes : le niveau du chanteur, point de vue paroles, est nul. Si encore il était incompréhensible !, mais non, il s’essaye au Gainsbourg première époque — il prétend qu’on doit faire du rock « avec des paroles » (sic). Ca ne passe pas, pas tant auprès du public (qui est vite sourd), qu’après des tenanciers de salle qui n’ont que l’anglais et les cheveux laqués dans les oreilles. Ca ne va pas non plus point de vue guitariste, celui qui a fondé le groupe à son nom (« les Têtus »), juste un peu après qu’il a rencontré Ruth. Deux ans plus agée, celle-là n’a pas trop mordu au plan « Corinne Téléphone » et le compositeur s’est mis à boire un peu avant l’âge.

Et puis surtout Ruth a été bonne soeur : entre les injonctions paternelles (« Tu peux calmer-t’occuper-sortir ton frère ! ») et les demandes du petit, le plus simple s’est trouvé d’encourager ses talents naissants : culture scolaire et littérature. Rajoutez le Em, le Am et le D et voilà. Bon Scott et Angus Young avait déjà fait le truc du bad guy et de l’écolier en culottes courtes, « Italians do it better » (nouveau nom des Têtus) allait envoyer du bon élève et de la culture confiture.

Après le casting, après avoir trouvé la cabane, après avoir acheté en « commun » une sono 100 w d’occas’ pour le chant et que chacun avait eu Noël pour se faire équiper en baffles et pédales… oui bon, ce n’est pas suffisant. Après avoir parlé cinq minutes du style (« on joue du rock, hein ? »), de la manière (« Nan, le punk c’est ce qu’on joue » / « Ouais mais Elvis » / « T’as Killers ?, tu peux m’l’enregistrer ? ») et de la dispo du scène (« Bon ben moi j’suis là, parce que j’ai la sono »), on a enfin discuté politique :

— Je ne jouerai qu’à gauche, a dit le gamin.

— Ok. Mais à gauche de quoi ?

— M’en fout. A droite de ma soeur en tout cas.

— Bon, d’accord. Et toi Ruth ? On est a-politique de toute façon. On est contestataire, hein ?

Bref, il fallut discuter de la couleur de l’accord mineur et de la force des majeurs, on ne s’en sortit que de justesse (et pas forcément des accords joués).

Et on joua. Et on joua encore, dès que possible, invité.es ou pas, accepté.es ou mal sonorisé.es peut-être. Tant est si bien que : en 1993, pour la fête du député fraichement élu, un courtisan obtient le financement d’un tremplin musical. La chanson Le Blues des Carolingiens remporte un franc (!) succès etpan : Italians do it better se retrouve un mardi soir en studio, l’un à droite, l’autre à gauche, l’ancien guitariste finalement invité qui, de choeur essaye de se pousser du col vers le lead et Ruth, impériale qui calme tout le monde, bat la mesure pied nu, groove le truc et impose son jeune frangin devant — « Pauvres cons, lui il est vraiment politique ». Elle évoque leurs cousins italiens mais plus le temps, l’heure est passée il faut jouer. Au final, un 33 tours à gagner sur Radio Azur et dans les stations services.

Sa soeur a fini d’évoquer la fin des Italians…, je regarde à nouveau Yves-Marie. Il n’a quasi pas bougé, il est prêt à enfourner une cassette.

— Les maquettes qu’on a fait après, c’était vraiment autre chose. Des vrais maquettes, travaillées. Et puis bilingues, enregistrées ici dans l’imprimerie vide (un sacré son) et les voix dans le bateau des cousins italiens.

— Les Italiens le font mieux, pas sûr !, rigole Ruth. Allez, laisse Yves-Marie, le monsieur n’est pas là pour ça…

Je ne dis rien. Moi aussi je laisse faire en quelque sorte. Je n’ose pas leur dire que, dix ans plus tôt, quand ils étaient vraiment mômes, j’ai fait pareil, vraiment tout pareil sauf peut-être qu’on ne combattait rien — rien d’autre que l’existence.

— Et…, en Italie alors ?, vos cousins ?…

C’est la grande soeur qui parle :

— Alors eux, ils étaient vraiment dedans, vraiment dans le coup de poing — enfin, dans le levé de poing. La chanson des Carolingiens, cétait du pipi de chat. Je pense que ce qui les a autant scotchés que le fait qu’on est été enregistrés, c’était le fait qu’on disait n’importe quoi dans les paroles.

— Ben t’es gentille !

— Attends Yves-Marie, laisse, je t’adore. Mais nous on faisait cette chanson au deuxième degré, se moquer, la dérision, la chanson des Rois fainéants, tu vois toi ?

Non, je ne vois pas bien.

Ils étaient à peine sortis de la guerre et chez eux, les bombes explosaient encore vraiment. Putain t’as dix ans et voilà qu’à midi on annonce plus de quatre-vingt morts et plusieurs centaines de blessés ! Et avant Aldo Moro ! Nous on était déjà verts ici, à Nice. Mais alors eux…

Ouais, là faut arrêter de faire des dialogues et le mieux est de parler d’une seule voix. Il y a eu dans ces années — moi j’étais étudiante dit Ruth — un véritable truc qui a réagit, partout. Réagir n’est pas le bon terme parce qu’il ne s’agissait pas d’une réaction, dans le sens un mouvement en arrière, c’était plutôt une conséquence d’un saut en avant : aller plus loin que voulu. On était tous dans nos garages, à passer des heures à discuter autour de nos mobs ou de nos vélos dix vitesses. Je n’ai fichtre plus aucune idée du monde dont on discutait — et nul ne sait ce qu’il serait devenu — mais une seule chose était indiscutable : il était et resterait à tout jamais underground. Nous séparions, nous coupions, nous ne voulions pas : à l’image de notre « musique » nous voulions un avenir où serait sauvegardé, toujours, notre refus, notre volonté de ne jamais être dupes, jamais être soumis — mais être brillants.

Nous aimions The Clash et les Beach Boys, à la fois Trust et Téléphone.

Eux, c’était direct Magma, Bella Ciao ou Baron Rojo. Ils nous faisaient la leçon : hé les francese, c’est quand que vous rejoignez l’Europe ? L’avenir, c’est chez nous !

C’est à ce moment qu’on a décidé de compliquer les choses. Tu dis Yves-Marie ?

— Ok. Bon : on a échangé nos couples. J’en pinçais pour ma cousine. Je n’imaginais pas que c’était réciproque et puis… C’est arrivé, voilà. Personne autour de nous n’était super strict, je veux dire que personne de notre entourage n’écoutait quotidiennement Radio Vatican, hein ?


Alors que je prends le ferry pour rejoindre Pise, je revois Carla me tendant la main au moment du départ : légèrement en arrière, j’ai l’impression que la voilà qui prend soudainement intérêt à ma venue. Va-t-elle me dire ? Elle me regarde, il y a un moment très troublant. J’avoue que j’ai failli, ici : j’ai eu le réflexe d’incliner la tête comme pour dire « je sais », sous-entendu « ne dites rien ». Elle n’a rien dit. Erreur, elle aurait pu me dire.

Du coup, je ne puis l’affirmer.

Et là, au moment où les portes du ferry remontent au nez du dernier semi-remorque embarqué, j’hésite encore une fois : Alessandro m’accueillera-t-il ? Avec quelle introduction, celle de Cohn-Bendit ou celle de Daho dont j’ai eu le téléphone grâce à un mouchoir vite fait marqué il y a dix ans au rouge à lèvre de Carla ?

07/11/2015 18:02:37

La première et unique fois où j’ai rencontré Mercédès Perón Fernandez, c’était tout début 2015 : j’avais accepté le travail d’enquête qu’elle me proposait, tout du moins sur le principe. J’imaginais bien pouvoir décliner finalement si la rencontre ne me mettait pas en confiance. Le rendez-vous était prévu un mercredi à Bermeo, au nord de Guernica, dans le pays basque espagnol.

Je fis le trajet en train et arrivai ainsi la veille. Je m’installai à l’hôtel dans le centre, sur la place Sabino Arana Goir, en face de la maison consistoriale. Je fis le tour de la vieille ville, par la côte et retour sur l’ancien port, je ne croisai quasiment personne. Dans la soirée est arrivé à l’hôtel un groupe de différents pays européens. D’après ce que j’ai compris, ils se rassemblaient là à Berméo autour de la reconstruction du baleinier Aita Guria. Eux et moi devions être les seuls de passage ce soir-là. Je feuilletai quelques magazines, naviguais sur Wikipédia et quelques autres sites pour mieux connaître le coin. J’écoutais quelques vieilles chansons, comme par exemple I’m still in love with you que je remis au moins trois fois, en version album et en versions concert.

Le matin, je décidai de ne pas relire la première lettre et le dossier que madame Perón Fernandez m’avait envoyé. Je voulais déjà n’être que dans des souvenirs, cette idée m’a fait les deux cents premiers mètres une fois sorti de l’hôtel. Je trouvai rapidement ma commanditaire. Elle m’attendait au pied de l’immeuble Art moderne, un beau bâtiment en acier et fenêtres s’avançant dans la rue à l’aide de son angle arrondi de trente-trois degrés.

— Pasé una parte de mi infancia aquí…

— Je ne comprends pas l’espagnol. Mais si vous me parlez basque, je comprendrai encore moins, lui dis-je en souriant.

— J’ai passé une partie de mon enfance ici, me dit-elle. Cet immeuble n’était pas construit bien sûr. Je ne l’ai pas vu se faire, je le découvre presque avec vos yeux, comme tout se quartier. Tout a changé.

Je la laissais parler. Et puis :

— Vous savez, hier, une vieille femme m’a parlé ici. Je photographiai ce panneau scolaire et elle m’a fait comprendre qu’elle avait été dans cette école. Sûrement élève, peut-être maitresse.

— Je ne la connais sûrement pas. Toutes mes condisciples des années que j’ai passé ici sont mortes, je suis la plus vieille. Votre interlocutrice, c’est une jeunette… Venez.

Elle m’emmena devant le musée, un ancien fort qui domine le port. A quelques mètres de là, face à la mer se dressent un groupe de statues à taille réelle : un homme pointant son bras vers le large, juste derrière une jeune enfant. A côté, une vieille femme assise sur un banc et, légèrement en arrière, une jeune maman avec un bébé dans ses bras. Ce groupe s’appelle Le Retour (ou Ils rentrent) et il suggère bien un pan de l’histoire du port et de ses gens.

— Je les ai connu ceux-là.

Elle me regarda. Sauta les yeux de côté et les remit dans les miens : elle cherchait quelque chose. Elle aussi se serait permis de décliner son offre. Je n’eus pas le temps de composer une quelconque émotion.

— Mais je n’étais pas avec eux. Je ne suis pas Basque, précise-t-elle avec un sourire forcé. Nous étions des réfugiés, et pas d’une bonne cause.

Je la regarde, interrogatif. Je suis ignorant de l’Espagne monarchique du début vingtième.

— Bref, on se cachait ici.

Bon, cette fois je lâche et regarde le port.

— Je suis venue encore ici me cacher pour notre rencontre, rigole-t-elle. J’appelle ça l’effet Picasso.

— Mouais, ça pourrait être tout aussi bien l’effet Goya.

J’ai osé lui répondre. Je respire. je la regarde.

— Oui, bien sûr. Vous aimez la peinture ?

— Comme tout le monde, je lui réponds.

— Ah… OK, pour moi, ça va, je confirme ma commande auprès de vous. Vous avez une question peut-être ?

— Oui : qu’attendez-vous comme écriture ?

Elle me prend le bras et nous descendons vers le port. Je m’aperçois alors que tous les lourds habits traditionnels noirs dont elle a pris soin de se vêtir sont une illusion : elle pèse une plume. De fait, elle s’accroche à moi alors que nous allons, je suis ému. La pensée me traverse qu’il importe peu le style que j’emploierai pour mon rapport d’enquête : elle ne sera sans doute plus là pour le lire. Je m’applique à être présent.

— J’attends le meilleur, évidemment, affirme-t-elle en posant le pied sur le quai ferme. Vous aimez donc la peinture comme ça, bon. Mais la musique ?

— Oui, la musique, j’aime bien. Je gratouille un peu et j’aime bien.

— Ok, laissons tomber. Demain, vous prendrez le train d’ici à Bilbao. Vous irez au musée Giggenheim, il s’y donne une exposition de Jean-Michel Basquiat… Vous mettrez ça sur les frais, évidemment, conclu-t-elle avec un clin d’oeil. Maintenant, mangeons.

08/11/2015 11:06:09

Nous avons mangé ans un des rares retaurants encore ouvert l’hiver sur le port. Le menu comportait essentiellement des sardines. Je lui ai alors posé ma deuxième question :

— Nous reverrons-nous ?

— En décembre monsieur Ludovic Tuillier. Vous me remettrez votre rapport fin novembre et disons que 15 jours plus tard, nous nous reverrons… Vous ne devriez pas avoir à me contacter d’ici là. Vous avez toute autonomie, c’est mieux ainsi je pense. Enfin, au cas où, il y a une procédure d’urgence indiquée dans le dossier.

— C’est très roman d’espionnage tout ça, dites-moi.

— N’est-ce pas exactement ce que vous allez faire, monsieur Tuillier ? Vous n’imaginiez tout de même pas jouer Un touriste en hiver ?

— Non, bien sûr.

— Alors je vais vous dire quelque chose monsieur, qui devrait peut-être vous parler en tant que journaliste : j’ai bientôt cent ans. Vous apprendrez sans doute que ma vie m’a conduit dans plusieurs pays en plusieurs époques agités… Et bien créditez-moi d’une science, celle d’avoir survécu et d’avoir, à l’occasion, appris quelques trucs. Et vous m’excuserez de les mettre en pratique.


Le lendemain, je pris le tortillard en direction de Bilbao. A partir de Guernica, je traversais les montagnes entre les deux vallées. Le train s’arrêtait régulièrement dans les villages et je pus ainsi composer dans mon esprit une photographie du pays. Industrieux, minier, beaucoup de sites en ruines ou à l’abandon. Le train semblait passer par l’arrière des villes, par des voies souterraines ou encaissées, surplombées par des dizaines d’immeubles. Ca et là, de grands potagers étaient entretenus par des vieux. Tout le haut de la montagne était en forêt. En descendant, le long des torrents affluents du Douro, les usines avaient le type manufacturier. De nombreuses voies ferrées témoignaient de l’importance des flux qui ont structuré plus d’un siècle du pays — hormis quelques villages de la côte, tournés vers la pêche à la baleine, comme Berméo. Le Douro peu à peu se montrait, il charriait lui aussi une eau de travail, boueuse, chargée. Non rien décidemment n’appelait ici au loisir. La route, le fleuve et la voie ferrée joignaient désormais leurs courses vers la grande ville de l’estuaire, Bilbao, traversant d’abord d’immenses cités industrielles et d’immeubles pour finir au pied des vieux quartiers. Il pleuvait.

J’arrivai en milieu de matinée au musée. Son architecture est vraiment impressionnante, sa réputation n’est en rien surfaite, on ne peut pas être déçu. Au-delà de la structure désordonnée des parties du bâtiment, rappelant un village de montagne ou un Mont Saint-Michel sans abbaye, ce sont surtout les courbes que je remarquai. Cette volonté de tordre les murs comme des feuilles de papier en spirale, de proposer au regard plusieurs perspectives curves et montantes, j’y vis une véritable écriture.
Propos déroutant placé au coeur d’un pays univoque, j’étais attiré par son étrangeté. Un bijou extraterrestre incrusté ou tombé dans une vieille fière désuétude de ville commerçante en pierres de taille. Une provocation, un effet de contraire. Du moins je le crus d’abord.

Je commençais à faire le tour de l’objet monumental. A l’arrière, se cachait un énorme volume en rectangle, grand comme un hangar d’avion. Du côté du fleuve, le Douro reflétait sa couleur vieux bronze sur les murs du musée et ainsi celui-là semblait vouloir fondre son exoticité dans la ville. D’autres perspectives s’ouvraient au regard en fonction de l’arrière plan permis par l’angle de vue : beaucoup d’histoires se racontaient ainsi visuellement et je compris que, loin d’être la météorité tombée d’une quelconque richissime planète, la structure, parée d’une glace sans tain, elle prenait un soin particulier à s’inscrire dans les multiples contextes rassemblés ici, à Bilbao, dans un coin du pays basque, un peu après le tournant du vingt-et-unième siècle. Y compris l’industrie, y compris les mines, y compris les hommes et les femmes se comptaient dans l’architcture, les courbes mimant les espoirs et les dettes, l’esprit particulier que façonne avec lenteur l’occupation humaine d’une géographie et d’un sol particuliers.

Je n’y vis pas, étonnament, Guernica bombardée.

Un peu plus tard, j’entrai dans le musée, évitai la visite guidée de l’atrium bondé de visiteurs — à mon regret — et montai à la première terrasse voir de l’intérieur l’immense salle. Je fus impressionné mais je ne m’attardai pas et allai vers l’exposition Basquiat – comme promis à madame Perón Fernandez. Je me demandai en quoi j’allais y trouver une réponse à ma demande sur le style d’écriture que je devais adopter pour écrire le rapport. Voulait-elle une série de graffittis ? Je savais ma réflexion très idiote — mais on ne contrôle moins ses pensées que sa vie, c’est dire –, préalable à ce que j’espérais être une découverte.

Je ne m’étais pas pour l’instant posé cette question : que pouvait bien admirer une dame presque centenaire chez un jeune peintre des années quatre-vingt (elle avait soixante ans), le contexte, la technique, le projet artistique si éloignés a priori de l’héritage culturel d’une enfance et d’une jeunesse passée avant la guerre ?

Dans de vastes salles rectangulaires et très blanches de murs, les tableaux étaient sagement accrochés, en fort contraste avec le contenu des tableaux. On avait certes l’espace et la capacité de regarder individuellement chaque tableau mais la grandeur même de ces magnifiques salles sans aspirité diluait en quelque sorte la force de l’accumulation têtue du peintre. Je fis avec application la visite complète, retournant ensuite dans les premières salles où étaient rassemblées, à mon avis, les oeuvres les plus fortes. J’étais assez content de découvrir ces peintures, ma connaissance de Jean-Michel Basquiat était très biaisée et parcellaire auparavant. Je pris donc un plaisir réel. A tel point qu’il me fallut encore revenir sur mes pas, alors que je sortais des salles, la consigne de Mercédès Perón Fernandez en tête. Je repérais ou confirmais deux ou trois choses. Puis je sortis rapidement du musée, repris tram et train jusqu’à Guernica et m’enregistrai pour un prochain vol, vers Bordeaux m’informa-t-on. J’avais hâte.

J’avais acheté un livre dans le lequel je m’étais assuré que j’y retrouverai les quelques oeuvres ou manières que je voulais observer.

Cette histoire de motifs et de répétition, déjà. La couronnne par exemple, simple icône samplée d’un tableau à l’autre, posée dans des contextes différents : elle permettait une sorte de lecture transversale tout à fait étonnante, un peu comme si des textes étrangers étaient reliés les autres par le hasard d’un tag. L’avion, le ruban bleu, la flèche et le serpent pouvaient eux aussi, en tant que motifs récurrents, motiver des lectures dans l’épaisseur de l’oeuvre. Une sorte de typographie, des smileys avant l’heure.

Les sentences — je joue ici sur le faux ami anglais — bien sûr apportaient elles aussi une ambiguité. Leur cousinage d’un tableau à l’autre, ou peut-être mieux le texte entier qu’elles semblaient créer faisait énigme, ne serait-ce que pas leur absence d’explication. il était fascinant d’imaginer que l’ensemble aurait pu être créé d’un coup, comme une longue poésie surréaliste, par collage et cut up. Hors réalité mais inscrite en peinture, graffiti et marques se rajoutant à un fond supposé préexistant — un graff destine autrement un mur, il le détourne de sa fonction première se soutenir ou de séparer ; réelles et affichées en faux par le graphisme consitutant le tableau…

J’observais également, en tournant les pages du livre, l’accumulation et la diversité de signes ethniques : tipis, derricks, statues grecques, pyramides, pirogues, tatouages et décorations corporelles, objets techniques et formules chimiques… A la fois le rappel de tant de codes, de reconnaissances, de connivences, d’existences inscrites dans des cultures toutes valables, à la fois la célébration d’héritages mixtes et composites, aussi la mise en relation — la relativisation (ce mot n’est pas terrible) — des signes de la civilisation occidentale, scientifique et dominante : elle aussi pleine de grigris, de religion, de temple ou d’objets symboliques. Elle comme les autres saturée de codes et de signes de reconnaissances, de distinction.

Dans ces signes et dans cette sorte de « situationisme », les citations et les noms cités sur les tableaux avaient bien sûr une sacré signification. Je fis le projet un peu fou d’en faire la liste dans un ordre aléatoire, elle alternerait les noms propres de héros ou de salauds, de marques ou de dieux. Et je réalisais que ce projet à la Pérec n’était pas sans rapport avec la commande de madame Perón Fernandez : après tout, ces années soixante-dix et quatre-vingt étaient les décennies de jeunesse de ses petits-enfants, en tout cas de la majorité de ses petits-enfants. Dans l’avion, je commençais pour voir cette liste :

  • Technicolor
  • Panavision
  • Sugar Ray Robinson
  • Vénus
  • Charlemagne
  • Léon III
  • Roland
  • Pluton
  • Allah, Zeus et Bouddha
  • Roosevelt
  • Babyloniens
  • Banque de Jamaïque
  • Mississippi
  • la statue de la Liberté
  • Mason
  • Mohawk
  • Roi Alphonse
  • République italienne
  • Haïti
  • Paris nazi
  • Cro Magnon
  • Anubis
  • Macao, Chine
  • Nicolas Machiavel
  • Madison
  • Tibère
  • Alexandre, Aphrodite, Périclès, Romulus et Rémus, Platon, Homère et Socrate, un soldat grec et un envahisseur barbare
  • Brooklyn
  • Neptune
  • Rivières Hudson, Ohio, la Tamise, Red River
  • Zénith
  • Egypte
  • Jackson
  • Horus
  • Mark Twain
  • Jersey Joe Walcott
  • Cherokee
  • Charlie Parker
  • Miles Davis
  • Stanhope Hotel
  • Charles Ier
  • Royal Salt Inc.
  • Aaron

Et puis, ces portraits ou autoportraits omniprésents. Souvent avec des dents comme des cadavres, les traits tirés au crayons, les yeux remplis de couleur ou une simple bille noire entre deux traits gras. On y voit souvent à travers la peau dans ces corps : poumons, instestins et coeur sont très souvent mentionnés, documentés, coloriés au-dessus de sexes en noir et blanc. A force de dessiner les articulations, les os, chaque côte, on a devant soi des mutants, des quasi robots aux bottes à antennes, des cheveux à clous ou à mains mécaniques. De très nombreux détails anatomiques, avec un dessin rappelant plus le dessin technique de pièce usinée que l’observation zoologique. L’homme est évidemment montré comme il n’est pas, où comme il est dans une autre réalité, comme il est selon une autre perspective — supérieure, mystique ou sans importance (Nothing to be gained here).

Une peinture de squelette en somme, extraordinairement vivante. Vivante par tout cela, par une accumulation, une juxtaposition, une simultanéité des faits, des symboles et de la chair. Je conçois, alors que je subis mécaniquement les procédures à l’aéroport de Bordeaux pour récupérer bagages, billets de train, taxis, etc., que madame Perón Fernandez a bien pu, effectivement, ne pas être si désarçonnée par la peinture de Basquiat : tout au long du vingtième siècle ces idées ont été brassées, répétées, tentées. Et l’histoire a, de son côté, multiplié les absurdités, les conflits, les répétitions et les énormes tâches à l’honneur humain : l’histoire est le support d’accroche par excellence, quoi de moins surprenante comme idée chez une centenaire.


Aujourd’hui, je reprends mes notes de ce voyage, alors que j’ai commencé la rédaction de mon rapport d’enquête. Il est évident qu’il faut que je m’inspire de cette visite : ma commanditaire ne veut certainement pas d’un rapport de police ou d’un reportage Libé ou Diplo. La chronologie, l’histoire de chacun et de chacune n’est pas forcément ce qu’elle veut savoir. Elle ne veut sûrement pas non plus une morale, une explication, un jugement — surtout venant de quelqu’un comme moi –, bien que des traits de contexte et des références à ce que l’époque considère comme sûr et acquis — des sentences — seront les bienvenus.

Elle souhaite une variété, sinon de points de vue, de traitements, de styles : du collage. Elle souhaite une impression plutôt qu’une vérité ? Non, sans doute : elle ne m’a pas envoyé visiter Orsay. Je devine que la voie est plutôt dans des choses brutes juxtaposées, sans concession et pourtant reflétant la nuance et la complexité. Une mission impossible, évidemment sans réalisation possible, juste des essais : comme le sont nos vies. Je comprends ça, ce n’est pas ça qui me gène.

Ce qui me gène est encore la question de savoir ce qu’elle va faire de tout cela. A part ouvrir un Musée de la Vie contemporaine par l’écrit et le portrait, je ne vois pas. Il est tout de même probable qu’elle ait un objectif précis ensuite. J’entends : une action qu’elle réalisera en 2017. Après. Et moi, que fais-je là-dedans ? Hé bien, je vais avoir de quoi voir venir : j’ai deux ans de salaires en banque d’ici quinze jours. Il me faut juste écrire ce truc dans les délais et que la vieille ne calanche pas immédiatement. Est-ce qu’il faudra mettre un titre sur mon « oeuvre » ? Je ferai comme les peintres à la mode, je mettrai Sans titre, 1955-2015.

Au moment de reprendre la vidéo de ma rencontre avec Aurore Ponti, je sais désormais quoi montrer, quoi taire, quoi mettre en tension : c’est un rapport entre l’individu, toujours, et une époque qu’il faut décrire, jamais l’inverse.

09/11/2015 20:35:51

« Journalists are dignified and everyone is civilised
And children stare with heroin eyes, heroin eyes, heroin eyes
Old England is dying!
The Waterboys, Old England.

Les journalistes sont honorés et tout le monde est civilisé /
Mais les enfants regardent avec des yeux d’héroïne, d’héroïne /
La Vieille Angleterre se meurt

Une histoire culturelle telle qu’a pu l’écrire par exemple Annie Ernaux dans Les Années, ce n’est pas le bon projet pour mon enquête. Il n’y a pas de phénomène de groupe, d’identité familiale dans la diaspora Perón Fernandez. De plus, madame Perón Fernandez a elle aussi vécu ces années — je ne sais pas exactement où et dans quel contexte –, elle n’en a cure. ce qui l’intéresse, ce sont les personnalités de ses petits-enfants (ou assimilés). Pourquoi ? Ca reste encore peu sûr pour moi — mais je ne suis qu’un missionné, ce n’est pas strictement mon problème, bref.

Pourquoi je ressens le besoin d’écrire cela : je vais revoir les vidéos de ma rencontre avec Aurore Ponti et je sais que ce ne sera pas simple et par certains côtés, douloureux. Aurore a traversé ces années et il serait facile — j’allais même dire flatteur — d’en trouver un écho en elle, dans sa vie, dans ses choix. Et bien j’ai le sentiment qu’on louperait quelque chose elle, moi et… madame Perón Fernandez. Il y a une richesse dans le parcours d’Aurore Ponti, des motivations particulières et une façon que je me dois de transmettre au papier.

Aurore Ponti est née le 28 avril 1970, à Nice, première née de Socrates Ponti, lui même ainé de Mercédès Perón Fernandez et de son premier mari Luigi Ponti (mariage qui n’aura duré que 5 ans, Aurore n’a jamais vu Mercédès Perón Fernandez). La première que je la rencontre, c’est chez elle, dans un appartement rue de Chine à Paris. Elle ne va réellement pas bien, respire mal et fort, est sans arrêt courbée en deux, la tête face au sol. Elle s’excuse, me dit qu’elle aurait parlé volontiers, pas beaucoup d’elle mais de sa famille puisque je m’y intéressais. Je n’insiste pas, lui indique mon numéro de téléphone portable.

Le lendemain, j’ai ce message :

— Je suis à l’hôpital Lariboisière. Venez m’y voir là. Apportez un enregistreur, je ne pourrai pas, peut-être, parler clairement… Pas d’un coup. Mieux vaut faire ça maintenant, après je ne sais pas… On verra…

Je la rejoins donc dans l’après-midi. Je sors un camescope qu’un cousin m’a prêté, je m’en excuse : je ne sais pas bien me servir de mon téléphone portable comme enregistreur, je en suis pas sûr de moi. Le camescope par contre je connais. Je promets de l’orienter vers un coin anonyme de la chambre.

— Non, laissez, filmez, répond-elle. On ne sait jamais…

Je ne comprends pas pourquoi elle dit cela mais j’acquiese, cela vaut autorisation. J’enclenche l’enregistrement.


A l’image, d’abord, un fantôme, un squelette, une femme malade debout derrière un lit d’hôpital. Image brusque et terrible. Elle choisit de s’asseoir et de remonter les draps sur ses genoux. Elle met un pull en haut, regarde à nouveau l’objectif.

En son off, on m’entend marmonner. Je ne sais pas trop quoi dire, je pense d’abord l’interroger sur ses enfants, si quelqu’un va venir la voir, tout ça. C’est nul, je le sais. Heureusement elle n’a pas entendu et pense que je peste contre le camescope. Je choisis finalement de me taire afin de lui laisser toutes les portes ouvertes, à elle. Il y a un silence. Puis elle attaque :

— Bon, j’ai fait un peu des conneries, j’ai vadrouillé pas mal et… je ne me suis pas souvent couché de bonne heure. J’ai bu beaucoup et me suis drogué aussi à certains moments. Et puis j’ai eu deux enfants, ça a été difficile. Aujourd’hui je suis malade, vraiment malade, c’est une nouvelle étape dans ma vie. Je crois que je suis plutôt bien sinon. Je…je n’aurais pas été capable dans ma vie ancienne de répondre à vos questions je crois.

Elle tousse un peu. Elle ajoute :

— Je suis malade, mais sobre et clean. Et puis seule aussi, mais ça ne compte pas vraiment. Bon allons-y, que vouliez-vous savoir en gros ?

On m’entend répondre la fable que j’ai sortie à presque tou.tes. Celle d’entretiens préalables à un documentaire sur « des gens », une cohorte choisie par des sociologues de l’Ecole des hautes études en sciences sociales, comme un repérage pour la télé. Qu’en général, je reste un peu plus de temps avec les gens, qu’il y a un dossier à remplir mais que là… Je bafouille et marmonne à nouveau, on sent que j’aurais pu trouver mieux.

Pas elle, elle ne relève pas.

— Ah, je pensais que c’était quand même des histoires de familles. Je me souviens, lors de ton premier contact, on avait évoqué ma place d’ainée. Euh… Je suis plus à l’aise à tutoyer, est-ce que je peux ?

— Pas de souci, à condition que moi je puisse continuer à vouvoyer.

— D’accord. Oui, je suis l’ainée de deux frères, une soeur, d’un cousin et d’une cousine. T’as des frère et soeurs, toi ? C’est l’enfer, non ?

Elle rigole et elle tousse.

— Allez, sérieux : je n’ai pas de super mauvais souvenirs de mon enfance, mais pas vraiment un temps enchanté non plus. Mon père était rude. Il avait été élevé jusqu’à l’adolescence par son père seul, ma grand-mère étant partie alors qu’il été tout petit. Il n’attendait pas grand-chose de moi je crois et peut-être qu’il voyait déjà en moi une femme, bientôt une mère qui pourrait elle aussi quitter ses enfants. Il était prudent sur les gens, sceptique sur les capacités des gens à donner et à être fidèle. Il a vécu quand même comme un ours, dans son imprimerie. Alors, moi…

Aurore Ponti quitte soudain le lit, se mettant debout, elle poursuit :

— alors moi je descendais quand je pouvais sur Nice faire du skate avec des copains. On n’y passait des après-midis entières à faire des descentes, des courses, des figure. J’adorais ça, on mettait des protections à la fin par ça cognait bien quand on se plantait.

— Et c’était quoi l’état d’esprit, alors ? Votre état d’esprit ?

— Rouler, écouter du rock, c’était pareil de toute façon. Il n’y avait que ça. On n’se parlait même pas beaucoup avec les copains, on ne se connaissait pas vraiment : rouler suffisait. Être sur la planche, c’est tout… As-tu vu Rouli-Roulant 1 ? C’était exactement ça. On était considéré comme une bande, comme des loulous, comme des dangers alors qu’on ne faisait que jouer avec la rue et avec la vitesse. Je restais toujours tard et, souvent, j’étais la dernière. Je devenais un peu bravache et il m’arrivait de rouler encore une heure toute seule, pour prouver que je n’avais besoin de personne et… être bien sûre de l’enguelade en rentrant.

Elle sourit. Elle tousse, essaie d’aller vers la fenêtre. Je dois tourner et replacer la caméra. Pendant ce temps-là, Aurore Ponti rate un pas, bouscule la petite table et manque de s’affaler, je la rattrape. Je l’assois dans le fauteuil sous la fenêtre. Je me rassois aussi. Nous regardons tous les deux, instinctivement la caméra qui enregistre : comme deux enfants pris en faute de trop bouger. Puis nous nous regardons, nous rions. A l’image, une gêne a manifestement disparu entre nous.

Mais ses mains tremblent, ses yeux roulent, elle déglutit plusieurs fois : la chute l’a secouée. Je lui prends la main et lui demande si elle veut s’arrêter, comment elle se sent, là.

— ça roule… ça roule ! J’en ai vu d’autres. Mais, une fois qu’on dit ça, hein ? Un jour… Bon.

Quelqu’un entre à ce moment dans la chambre. C’est un docteur, un infirmier ou un interne : madame Ponti, il faudrait vous reposer maintenant. Monsieur, si vous voulez bien…

J’arrête la caméra.


Je me souviens qu’après cette première entrevue, je ne me sentais pas abattu. Les rires avaient du bien, cette personne-là en avait à revendre. Il faudrait que je l’interroge là-dessus la fois suivante. Je me souviens aussi que je m’étais promis alors d’en faire un portrait physique, pour une fois. Il me semblait nécessaire, honnête, je ne savais quel terme mettre sur mon sentiment.

Aurore est grande et fine. Elle a des cheveux clairs, pas tout à fait blancs encore, qui ont pu être chatains, ou alors qui ont dû être souvent teintés. Ses cheveux sont mi-longs (aux oreilles), laissés naturellement ébouriffés. Les yeux d’Aurore, ce soir-là, n’étaient pas pétillants, ils manquaient paradoxalement de larmes pour briller. Je n’en avais pas noté la couleur. Les pommettes, assez discrètes, marquent quand même le haut d’un triangle qui, jouant légèrement au creux des joues, pointe au mentont. Des lèvres fines, abimées, qui ont dû elles aussi porter du maquillage, sont nerveuses et en mouvement, animant tout le bas du visage. Il n’y a pas de jeu coordonné entre les yeux et les lèvres quand Aurore s’exprime : c’est troubant, on dirait deux soeurs siamoises qui s’occupent chacune à une activité différente.

Autour de cette bouche, de très nombreuses ridelles : cette bouche a dû souvent pincer des mots, retenir des expressions, serrer des reproches. Des rides plus profondes bougent sur le front et sous les yeux.

Le cou est abimé, malade, maigre et réduit à la solidité des os et des tendons. Les épaules ont gardé une élégance et une certaine rondeur musclée. Les seins sont discrets. Tout le bas du corps, si on excepte le faux-pas tout à l’heure dans la chambre, semble être encore en mesure de bien porter le reste, vers la hauteur, vers l’équilibre. Les pieds pourraient, je le pense volontiers, facile reprendre le skate, des pieds à baskets avec une cheville fine et un coup bien droit, à la grecque pourrait-on dire.

Et enfin les mains, les bras : ils ont été cassés, sûrement. Elles doivent être arthriteuses, oui. Bras et mains bougent cependant avec grâce, avec presque ce que l’on pourrait qualifier de lenteur. En regardant Aurore en entière, je me dis qu’elle s’en est servi, beaucoup, de ces bras, qu’ils sont sûrement serrés plusieurs dizaines de personnes, ici bas.

10/11/2015 13:41:46

Petit-fils de nihiliste

J’ai reçu en juillet ce pli de la part de Achille Matei, posté de Bari dans les Pouilles (Italie).

« Monsieur Ludovic Tuillier,
« Suite à votre sollicitation de documents concernant mon père, et dans la suite de nos discussions, je vous envoie copie d’un carnet écrit de sa main. Je ne sais pas l’intention de cet écrit : envie, idée ou sollicitation d’écrire ? Confession, carnet intime, mémoire ? Aucun indice ne me permet de le décider. Je suis certain par contre que ces phrases n’ont jamais publiées ou lues en public. Je vous demanderai donc, fermement, de ne pas les divulguer au-delà de la nécessité stricte de votre travail.
« Vôtre,
« Achille Matei.

Je lui ai répondu assez rapidement, avant en tout cas de prendre connaissance du carnet en entier de Elias :

« Monsieur Achille Matei,
« Je vous remercie pour l’envoi de la copie du carnet retrouvé dans le bureau de votre père, M. Elias Matéi. Il va m’aider à mieux connaitre le contexte et l’histoire de votre famille.
Mais je me permets d’insister sur un aspect important de ma demande : c’est vous que je souhaiterais rencontrer. Mon travail ne consiste pas à enquêter sur l’histoire de vos ascendants. »

Je lui rappelai ma disponibilité et ma volonté de remplir au mieux la mission qui m’avait été confiée par l’Ecole des hautes études en sciences sociales (sésame qui, écrit en toutes lettres mais sans les majuscules à chaque terme, avait si bien fonctionné jusqu’à présent : tout sonne parfaitement dans cette couverture, école, science, social, avec hautes études qui donne l’importance qu’il faut sans être « supérieur »).

J’attendis trois semaines et je reçu enfin une longue lettre et un dossier à moitié rempli, en italien, accompagné d’une vague promesse d’un créneau possible, à Strasbourg, en septembre. Je traduisis, un peu péniblement.


Je suis, monsieur, instituteur dans le quartier Picone de Bari. J’ai 35 ans. Je suis de nationalité italienne, étant né en 1980 à Rimini (mes parents ont émigré depuis la Slovénie, par Trieste en 1979). J’ai rencontré ma femme, Silvia, pendant mes études d’histoire à Rome et nous attendons notre premier enfant. J’habite un appartement non loin de l’école dans ce quartier très peuplé de Bari, nous nous y plaisons. Nous avons un chat, qui s’y plait aussi. Nous n’avons pas besoin de voiture, nos déplacements le plus souvent à pied ou en bus, le dimanche en vélo. C’est pourquoi je vous propose de profiter d’un voyage que je dois entreprendre au Parlement de Strasbourg, en septembre, pour nous rencontrer. Cela vous évitera de venir tout exprès dans nos Pouilles que je sais lointaines, et moi d’organiser quelque chose de plus.

Je suis d’un quotidien assez sage, voire triste. Je suis raisonnablement enthousiaste et en général réservé. Ma femme, grande lectrice et apprentie bibliothécaire, trouve beaucoup de calme en ma compagnie et c’est donc bien ainsi, nous nous plaisons. Les années qui viennent vont être pour nous bien pleines, avec la jeunesse de l’enfant et le fait que je reprends des études d’histoire, en même temps à mon travail à l’école. Je commence une thèse à l’université Aldo-Moro, en histoire contemporaine, qui s’intéressera aux expressions fascistes et assimilées d’Europe centrale, sur une période un peu plus large que la guerre, y compris donc leurs ramifications intellectuelles dans la période communiste yougoslave.

A part cette recherche, je n’ai pas de hobby. Je ne fais du sport qu’obligé par mon médecin quand il trouve trop pâle, ou qu’avec les élèves à l’école. Bien qu’au bord de la mer (selon vos critères), je ne pratique pas d’activité nautique. Bref, je n’ai aucun investissement dehors, ni dans aucune assocation de bienfaisance, ni surtout dans aucun mouvement ou parti militant. Vous allez sans doute me trouver radical dans mon non-engagement et il est vrai que je maintiens fermement une ligne a-politique : vraiment aucune bonne raison ne justifie que l’on milite pour telle ou telle cause. Toutes les causes se sont trouvées pourries de l’intérieur ou dévoyées dans leur objet. Elles ont toutes été utilisées par des héros et des salauds comme béquilles ou tremplins pour leur fortune et leur haine. Elles finissent toutes au Credito municipale des idées périmées (« chez ma tante » on dit à Paris je crois ?) où n’importe quel bavard peut s’en réemparer pour pas cher. On surestime ainsi de beaucoup l’action des hommes, qui est globalement très négative.

Je tiens pour sûr que ne pas participer est la bonne solution. Si tous nous le faisions, tout irait mieux.

A titre d’exemple, je pourrais vous parler de ma famille — et vous lirez le carnet de Elias Matéi mon père dont je vous ai envoyé une copie. Ballotée dans le siècle, elle a lutté contre une idéologie au nom d’une autre, résister à l’envahisseur puis à l’occupant pour enfin imposant un régime à des pays entiers ; elle s’est enfuie d’ici pour aller lutter ailleurs, elle s’est fragmentée, elle s’est trahie elle-même et n’a pas trouvé le bonheur. Mon père a fuit la déliquescence yougoslave pour venir faire le coup-de-poing à Ancône, contre les grévistes du port. Ma grand-mère, d’origine espagnole, a rejoint Tito et a fuit on ne sait où. Mon grand-père fait partie de tous ceux à qui je m’intéresse pour thèse, dont le parcours va ainsi d’idéologie en idéologie, d’idées stupides en mots d’ordre meurtriers, de groupuscules d’extrême-droite des années trente au nationalisme croate, passé par l’engagement communiste. Le point commun de tout cela, paradoxalement, c’est le nihiisme — je pense pouvoir le montrer –, la grande maladie moderne.

Vous qui êtes également à l’université, vous comprendrez sans doute cet intérêt que j’ai pour l’histoire, la connaissance et les moyens de conforter une intuition forte. Je suis une espèce de non-violent de l’idéologie, un Bartleby de la politique (peut-être avez-vous lu l’essai que Deleuze a consacré à ce personnage), un minimaliste de la vie sociale, un prudent des Petits Livres et des missels, un refuznik de la cause. On a trop fait avant moi, je ressens la nécessité d’effacer la volonté de faire. Je crois que je fais partie, évidemment, d’une minorité — non agissante cela va de soi.

Pour finir cette déjà longue lettre, monsieur : vous voyez, vous pourrez compter sur une silhouette grise et sans aspérité pour votre série de portraits. Je m’en honore — je vous l’écris là mais ne le répéterai pas ailleurs.

Sincèrement vôtre, Achille Matei


Notre rendez-vous n’eut pas lieu, en septembre, à Strasbourg. Mon TGV a dû être détourné suite à un suicide sur la voie, un incident de personne, selon le langage codé de la SNCF. Avec environ deux heures de retard de mon côté, notre « fenêtre temporelle » se refermait. Je l’appelai au numéro de téléphone qu’il m’avait indiqué et nous avons convenu d’un entretien au téléphone trois quarts d’heure plus tard. Je mis à profit ce laps de temps pour adapter mes questions et mes suggestions. De fait, j’avais été assez intrigué par la promesse d’un personnage tout en gris, sans relief, comme un avatar par défaut d’une application de vente en ligne. Une rencontre par téléphone m’obligeait à trouver d’autres objectifs, à être plus factuel et cérébrale en quelque sorte que je ne l’avais voulu d’abord. Nous avions convenu de mélanger le français et l’anglais : décidément cette conversation n’allait pas être fructueuse.

Elle n’en eut pas le temps, je m’endormis et ratai le rendez-vous. Quand je relis ce soir les questions griffonnées dans mon carnet, je me dis que ce n’est pas plus mal :

  • vous ne m’avez pas parlé de votre frère, Joséf, pourquoi ?
  • quand et comment est mort votre père ?
  • que savez-vous de branches de la famille de la famille Perón Fernandez ?

Bref, tout ce qu’il ne fallait pas demander. C’est peut-être mon instinct de journaliste qui m’avait fait m’endormir afin de prévenir un échec. Ce déplacement à Strasbourg était une erreur : pourquoi obliger Achille Matei à bouger, lui si attaché au retrait et au non-interventionisme ? Je m’offrai un bon repas au buffet de la gare et repartis le soir même en avion.


Extraits du carnet de Elias Matéi (traduction difficile, qui prend beaucoup de temps) :
« Ma mère a été jugée libre et courageuse de m’attendre seule. Mais elle n’était pas yougoslave. Moins de préjugés sur elle de ce fait. »

« Jamais vu mon père. Maman m’a toujours dit qu’il n’existait pas, qu’il n’avait pas d’importance : il fallait faire des enfants, à la sortie de la guerre, si possible bien communistes et donc pas selon les mêmes schémas qu’avant-guerre. Connerie ! Mais tant d’amour reçu de ma mère — avant qu’elle me laisse au pensionnat. »

« Tito m’a parlé de mon père, une fois. Il m’a dit qu’il était très fort. Qu’il espérait que je serai aussi fort que lui mais aussi que je serai plus discipliné et plus croyant quelque chose comme ça (sûrement pas ce terme mais je n’ai retenu que l’idée). »


Hier soir, j’ai lu un livre qui ne tourne polar que vers la fin. Assez étonnant car évidemment, aucun signe d’énigme manifeste dans la première partie. Je dis énigme manifeste parce qu’il y a des trous et des inexplications, évidemment, autant que la vie en permets à son état naturel. Le tueur était un « invité » du casting, au sens où en tant que lecteur, on ne le connait pas. Un molutru, quoi, qui arrive manger au ratelier (des armes) sans avoir été invité et présenté. Prenez les Frères Karamazov par exemple, c’est le type même de roman où on a le temps de bien connaitre l’assassin avant qu’il commette son acte. (Non, je ne dévoilerai pas ici le nom du patricide. Cela dit, il ne sert pas à grand’chose de dévoiler la fin de cette somme, n’est-ce pas ?)

Ce procédé ne laisse que peu de place à l’enquête. sauf à considérer que le meilleur enquêteur est le lecteur lui-même : qui est mieux placé que lui, une fois le livre écrit ? A la limite, on pourrait se contenter de lui exposer un bout de vie, ses tensions et ses gens : le lecteur en déduirait le meurtre ! Ce qui démontre bien que les Frères est le meilleur polar écrit jusqu’à ce soir — ou que le meilleur polar reste encore à écrire.

11/11/2015 10:39:01

Un peu désoeuvré ce matin, je laisse l’ordinateur afficher des photos du dossier « Perón Fernandez » — quel désolant nom, me dis-je à nouveau, je pourrais en trouver un nouveau. Vieille branche, jeunes pousses, Conservatoire international de la mémoire des gens, Instants tannés. Je choisis le nom de code « Delta » et modifie le nom de mon dossier. J’hésite à utiliser la lettre grecque : Le dossier Δ, ça fait délicieusement roman d’espionnage années soixante, ça me plait plutôt. Mais je perds l’image du delta fluvial, un cours qui se multiplie et qui s’enlise en de multiples bras, dont tous ne vont pas à la mer, emprisonnant entre des alluvions — des allusions –, tout un pays à explorer, singulier, forcément en devenir.

Je repense soudainement à une phrase de Achille Matei : « Je fuis la bêtise, alors je suis seul. »

Je stoppe parfois le défilement automatique lorsque quelque chose ressort de la photo. Souvent le cadrage, le sujet ou l’angle de vue jouent avec des images classiques, des canons de peinture ou de styles graphiques. Ainsi cette fillette d’une dizaine d’années, vraisemblablement Nathalie, posant parmi des hautes herbes : elle marche négligemment, se penche en avant pour cueillir une une herbe ou une fleur. Elle porte une robe aux manches un peu bouffantes, coupées au coude. Le haut porte un large liseré brodé, un carré formé de bretelles et coupant le haut du ventre. Dans l’espace ainsi formé au centre, une autre broderie au motif enfantin, caché par un grosse médaille de communion. Tout le bas de la robe est plissé discrètement. La photo date de 1975, cette robe est bien d’époque mais pas du tout moderne, renvoyant à une iconographie suisse-allemande de la première moitié du vingtième siècle, très Suchard en fait. Les cheveux mi-longs et laissés libres de la jeunette, flottant autour de son visage, ainsi que l’entourage de son sourire — fossette, creux du menton — confirment le plaisir de la promenade dans le champs. Romantisme accentué par le premier plan de la photo, une rangée d’herbes folles. La photo est toute en nuances de gris.

Celle-ci est plus rude en contrastes. Un homme en bleu de travail est en action dans la cour de son atelier. De par et d’autre, un amoncellement de ferraille et de cartons, de carcasses de machine et de pièces. Un vélo est garé là. Derrière lui, non loin de portes coulissantes, des boites en bois, des pots d’encre et des piles de longues et larges caisses plates, étiquettées entre la paire de poignées. Grotesque 16, Garamond 14, Peignot 24, ce sont des casses de caractères. Caractère, on devine que celui de Socrates Ponti, l’imprimeur photographié ici, ne devait pas être toujours commode : l’homme parmi ses fers et ses bois a les bras écartés du corps, les mains à demi ouvertes en forme de pinces, sa jambe droite est en avant pour réaliser un pas, décidé, tandis que la gauche se ramasse pour projeter le corps massif en avant. Le godillot s’arrache de la boue, entrainant d’ailleurs un bout ou un tuyau. Un déséquilibre qui donne la force du portrait, un homme au travail, en marche, que rien ne va arrêter — en tout cas dans les minutes qui viennent : car on pense aussi à toutes ces photos d’hommes courant à l’assaut qui seront frappésmoins d’une minute plus tard. Sous le bleu de Socrates, un pull camionneur chiné aux manches retroussées laissant nus les avant-bras et arrondissant encore plus les fortes épaules. Une ceinture de cuir sangle le bonhomme à la tâche, la boucle bien sur le ventre, décidée. Les deux fermetures éclair des poches sur le plastron, ouvertes, semblent donner deux yeux à cette force du corps.

La tête est celle d’un homme d’une cinquantaine d’années. Il a un bérêt de maquisard, porté bien à plat, sans style, une chevelure de gros cheveux dépasse sur le front, au-dessus de cinq grosses rides parfaitement horizontales, parallèles au bérêt et à la ligne des sourcils. Le nez est massif, triangulaire, centré, donnant naissance sur les côtés de la bouche à deux joues fatiguées. La bouche, proportionnée à ce visage parfait, est complètée en sa commissure gauche d’une sans-filtre blanche rendue à moitié. On ne voit aucune trace de fumée sur la photo.

Ces photos ont été prises sur le port de Rimini, où travaillait Elias Matéi et son oncle. Je pense qu’il s’agit de celui-ci : un portrait de l’école « humaniste », inspiré bien malgré tout je le devine aussi par une tradition « soviétique », la célébration du travailleur, prise de trois-quarts, le regard bien au milieu du cadrage afin d’en illustrer la confiance en l’avenir. Tout aussi bien ne s’agit-il pas de cet oncle, et tout aussi bien le portraitiste s’en foutait bien des écoles et des styles : ceci de pure forme, car je ne le crois pas. Si les hommes et les femmes sont, en quelque sorte, indépendants à leur époque, les traces qu’on en a et les indices qu’ils laissent ne peuvent, sauf exception notable, échapper au temps, aux racines, aux aléas et aux techniques médiatiques. Amateur éclairé ou professionnel, d’école humaniste ou non, ce portraitiste a fabriqué une trace, avec une évidente volonté de sympathie — c’est-à-dire que, si on se laisse la faculté de penser que, face à une trace et notamment une image, on peut se tromper du tout au tout : Imaginons une légende à cette photo qui serait « Le Genghis Khan moderne regarde son vieil ennemi hurler qu’on l’achève tandis qu’on l’émascule sans hâte à l’aide d’un opinel juste aiguisé au silex. (Oui, je sais, il y en a qui en rêvent, mais disons ni moi ni vous.) Il faudrait dans ce cas s’interroger sur la sympathie : voulue et assumée, forcée ou commanditée ? Comment reconstituer l’histoire de ces dents (j’ai entendu récemment un parvenu parler de « sans-dent » pour désigner les pauvres) sauf à admettre qu’un dictateur ne se précipite pas, une fois au pouvoir, à s’assurer en priorité les services d’un docteur, d’un coiffeur et d’un dentiste ? Comment retracer ces cheveux blancs en broussaille, ce cou sans graisse et, encore cette fois, ces rides horizontales et franches, comme issues de soucis honnêtes, droits et normaux ?

La casquette, elle n’est pas de la Marine. Elimée, formée, ajustée au milieu et en haut du front, la visière légèrement tordue à l’endroit où le pouce et l’index appuient en opposé, elle est noire sur la photo, la lumière marquant les usures. Favoris et sourcils sont fournis, les yeux à l’intérieur d’une large rayure noire qui ne laissent rien deviner d’eux. Le nez est proéminent, le losange qui façonne le sourire édenté y prenant appui à l’aile d’un S à la base intérieure de la narine. L’homme n’est pas rasé du matin, sans doute est-on lundi.

Prise également sur le port de Rimini en ces débuts soixante-dix, cette photo de quatre vieux sur un banc. Sujet là aussi classique s’i en est, quoique les chiffres préférés des photographes sont souvent deux ou cinq, pas souvent quatre. La photo est une déclinaison de ce standard avec peut-être un léger sens de l’ironie : le banc est fixé au sol face à la mer — la jetée à droite protège de port — mais les hommes sont assis à rebours, comme à califourchons, les bras appuyés au dossier. Ils regardent donc le quai, la rue, ceux — et peut-être celles — qui passent. Et non la mer, on devine qu’ils l’ont assez contemplé dans leur vie.

Elias Matéi n’y est pas sur cette photo mais peut-être est-ce lui le photographe. Derrière, il y a l’inscription « Quatre amis », ne pas trop y projeter de choses. Il y a clairement un intrus, l’homme plus âgé que les autres : il n’a pas de casquette de marin mais un bérêt, façonné en pointe vers l’avant, d’énormes oreilles et une belle moustahe blanche, une canne en bois clair — du buis ? — et des gros chaussons aux pieds : il ne doit pas habiter bien loin, sûrement dans l’une des rues donnant sur le port ou, s’il est de famille ancienne, une des rues paralèlles au quai, abritée du vent. Les trois autres ont la casquette et des souliers. Celui que l’on voit à droite de la photo et du banc, à gauche de ses con-assis, semble celui encore le plus actif : une grosse montre est visible à son bras gauche, il porte chemise et cravate. Il vient peut-être de dire quelque chose qui a fait réqgir son vis-à-vis tout à fait à sa droite. Celui-ci est dressé un peu par l’arrière et on a l’impression qu’il vient de parler haut. Sa main droite agrippe le dossier du banc tandis qu’il réagit par l’arrière. Son caban est boutonné jusqu’en haut, au milieu d’un cou assez épais mais en proportion d’une tête ronde et pleine. Un postier et un policeman ces deux-là au premier coup d’oeil, plus vraisemblablement un capitaine de navette vers les îles et un patron-pêcheur en fin de carrière :

— Comment ? Mais bien sûr que ce serait une perte de temps pour nous de passer à l’est !

— Bah, pas tellement. Et pour nous, ce serait beaucoup moins dangereux ! On ne serait pas obligé de vous surveiller tous. On ne sait jamais quelle route vous allez prendre…

— Mais enfin, c’est pas vrai. Incroyable d’entendre ça !

— Bon allez, terminez vous deux…

Celui qui vient de parler connait ça par coeur ces discussions sur le banc. Il est tête appuyée sur ses bras croisés sur le dossier du banc. Derrière lui, au départ de la jetée, il y a une Fiat garée et un couple qui regarde le sable, se tenant prudemment à la rambarde.

Il y a cette très vieille photo d’un petit groupe d’hommes casse-croûtant sous un abri. Celui-ci est constitué de perches appuyées simplement en triangle, recouvertes de faisceaux de paille ficelés au bois. Des perches plus fines viennent en contre-appui consolider les perches principales de l’abri, fiché sur un sol de cailloux. Entre improvisation et science,la cabane est entre l’urgence et le provisoire, entre le camp et le démontable — plutôt l’abandonnable. Pour la photo, on ouvre une bouteille de vin, assis sur une caisse de munitions. Un chien est couché près de la mitraillette. A l’intérieur, les jeunes gens ont des bottes emmitouflées dans des peaux, la casquette chaude et un quignon porté à la bouche. Le paysage derrière est montagneux : il est possible que cette photo provienne du Vercors, dans un des maquis, prise ou récupérée par Luigi Ponti (ou Mercédès Perón Fernandez elle-même). Impossible pour moi d’identifier quelqu’un, il faudrait lui demander.

« Braderie Saint-Martin, 2004 », une photo de la famille Louis-Marie Deux où je pense qu’au centre, derrière un étal, avec une belle chemise à rayures, ses cheveux envahissant le front et un jean sans style, on voit Janis, garçon de dix ans. Le soleil un peu dans les yeux, il pose faisant mine d’arranger une pile de bols. Je ne sais pas qui est là non loin de lui, un jeune garçon plus grand, un adolescent, peut-être un ami de Julie Besnard, la grande soeur — qui pourrait être la photographe ? Ce garçon prend un peu la pose, déhanché, une main au creux des reins, une jambe en avant comme dans une fente de patinage artistique. Il a un pantalon de toile, un pull marin sur une chemise à pattes, des cheveux raides et mi longs. Lui aussi le soleil lui fait plisser les yeux mais il est évident également qu’il regarde la fille, celle qui est au premier plan de la photo : elle a la jambe lancée en avant, sans doute pour désigner de la tennis un objet posé par terre devant elle, anière d’en deander le prix. Tandis qu’elle fait cela, son bras droit reste le long de corps, son poing refermé sur une cigarette en-dessous d’un fin bracelet. Ses bras sont nus, son chemisier est serré à l’arrière par deux cordons qui pendent en arrière, jusqu’au niveau des genoux. On ne voit pas son visage caché par des cheveux qui tombent en avant — le jeune garçon le voit sûrement, ce visage, et il est sûrement happé par la désinvolte posture de la jeune fille. Il est possible qu’elle ait effectivement du chien, si on la voyait bouger un peu plus.

Juste après, également une photo prise à Rennes je pense, ce graphiti des mêmes années : « c’est pas drole toute l’année a force d’avoir des enfants !!!! », à côté d’une femme à bigoudis et enceinte au point que sa robe tombe droit de son ventre aux pieds (on sent une influence Brétécher). Rajoutée à droite, « Avortemenet et contraception libres et gratuites ». Devant, une femme les mains dans les poches, lit le mur. Ce devait être un des premiers slogans apposés sur les murs du Colombier.

Je relance le défilement, m’arrête sur cette étonnante photo sans date d’un groupe de garçons : les premiers en bas assis sur un banc et une chaise, les trois derrière eux debout, puis deux grands juchés sur une planche portant un troisième, accroupis sur leurs bras formant une chaise-à-porteur. Une photo de classe construite comme une pyramide de cirque. En regardant chaque visage de ces enfants, je me dis qu’autant d’enquêtes n’attendent que d’être faites — mais comment penser que chacun d’entre nous pourrait faire l’objet d’un portrait réalisé par quelqu’un, cent ans plus tard ? A moins que nous ne rations complètement notre mission dans cette Vallée de larmes et qu’ici ne soit l’unique explication au mot d’ordre divin, multipliez-vous afin d’écrire ceux qui vous ont précédé.es.

Arrière-pays de Nice, autour de 2000. Dans une petite ville, sur le terrain des sports, la mi-temps, ou la fin, d’un match de rugby. Les joueurs sont rassemblés et se désaltèrent. les épaules des plus costauds sont voutées, les têtes sont dirigées vers le sol. Les shorts blancs sont tachés d’herbe, ainsi que la marque « Champion », sponsor du club. Les cols sont froissés, les bandages se décollent. Ce n’est mainfestement pas un bon jour, la gloire n’est pas chaque dimanche au rendez-vous. Dans la même série, il y a cette autre vue de la ville, sans doute pas très loin du stade : l’entrée d’une usine fermée. Là aussi de banderoles blanches avec des grosses lettres dessus — mais plus de sponsor — commencent à lâcher prise sur les grilles. Il y en a une, la plus bavarde, qui explique : « La vallée ne doit pas crever. Nos politiques, pensez à vous, pression sur l’Etat. N’euthanasiez pas vos vieux et laissez vivre vos enfants. Après Bagdad, nous. »

La photo est bien l’art parfait de la mélancolie ! Elle provoque par sa nature même la pensée facile et troublante que quelque chose a été et n’est plus — seul le rire survit à travers le grain et le noir et blanc. Je me dis que mon enquête présente au moins cette chance de ne pouvoir se conjuguer qu’au présent. Que penserait Mercédès Perón Fernandez si je triais les choses et ne laissais émerger que la grâce et l’imanence ? Si je restais très volontairement à la surface des choses et que je travaillais à ce que cette surface soit belle ? Il faudrait que j’essaye, ce serait pour elle comme un dernier baume, une longue et douce chanson de lit de mort ; et pour moi une joie, renouvelée tous les jours de ces semaines où j’écris, à m’en aller chercher ce qui est beau, humain, valeureux dans chacun de ces petits-enfants. Je dirais :

Achille Matei est élégant à se mouvoir dans un environnement urbain qu’il a choisi et qui l’enchante. Ses vêtements ne se remarquent pas, ils n’ont ni prétention ni misérabilisme, Achille s’y sent à l’aise. Dans ses paroles, dans ses habitudes alimentaires, dans ses fréquentations ou ses modes de déplacement, il n’y a aucun choix qu’on puisse tenir pour un choix idéologique ou politique. Personne ne peut se targuer — à part moi si l’on veut — d’avoir entendu Achille prendre parti en dehors de ce qu’il tient pour acquis scientifiquement ou par expérience dans son métier d’instituteur et de doctorant.

Aurore est formidable de vie. Que ce soit en squat ou à l’hôpital, sa joie est communicative et elle… Bref.


Une idée me tracasse et, c’est agaçant, je recherche à la fois des indices propres à me raisonner et des indices qui confirmeraient mes soupçons : imaginons — j’imagine en fait — que madame Perón Fernandez ou pire, quelqu’un que je ne connais pas du tout, dont je ne soupçonne encore aucune existence, se soit mis à me suivre dans mes déplacements et dans mes rencontres depuis ce début d’année, depuis le début de mon enquête. Pour un motif que je ne connaitrai sans doute jamais (car je serai un des premiers à être éliminé), cet intrus prendrai ma place en quelque sorte afin de finir l’histoire. Il ou elle connaitrait alors l’adresse, la vie, les habitudes et les aspirations de chacun. Tel un repas au démiurge, je servirais ainsi par mon enquête la réalité des personnalités d’une quinzaine d’innocents sur la table, je placerais moi-même ces âmes sur un des plateaux de la balance fatale ! Je joue à me faire peur. Mais sait-on jamais ? Il n’y a rien de plus terrible que les théories du complot que l’on se monte pour soi-même. Et notez bien qu’il est de la nature d’une action secrète de rester dans l’ombre : que je ne sache rien de tout cela ne confirme-t-il pas toute l’application qu’on a mis à monter cette opération Δ+ ?

Je sens que toute cette atmosphère me pèse, moi qui suis un être lumineux qui aime l’interview en plein air et le regard critique, jour après jour, des lecteurs et de mes chefs sur mes écrits. Il faut que je dorme une bonne nuit avant de devenir parano à coup sûr. Ce serait dommage, vu les gens lumineux, en surface en tout cas, que je rencontre.

13/11/2015 16:55:05

Je lis Warlotte Love, écrit par Machin, vraisemblablement un pseudonyme, imprimé par et publié par Socrates Ponti en 1955 à Nice.

Charlotte était une fille du siècle, c’est-à-dire née dans un quelque part qui allait littéralement exploser et gamine en des années de guerre qui allait tuer ses parents et la projeter elle sur les routes et dans les jupes d’une nouvelle mère : ma mère. C’est ainsi que ma grande soeur, l’ainée, n’est pas la fille de madame Trouverunpseudonyme.

Le lieu est l’Espagne et l’année est 1936, juillet : à Santiago en Galice, les casernes bougent et se déclarent du côté les putchistes nationalistes du sud, refusant le Frente Popular (le front populaire espagnol). Le père de Charlotte, aspirant officier, est compté parmi les sympathisants républicains. Il envoie sa famille sur la route — sa femme, sa fille et la bonne –, vers les montagnes, chez sa propre mère. Lui, attend de voir, il croit que les troubles ne vont durer que trois mois, sans combat. Il se trompe et disparait dans les évènements — ou dans une fosse, on ne sait pas.

Sur la route du refuge, la mère naturelle disparait aussi, troublement, comme dans un roman. Passés les contreforts, la toute jeune celtibère se retrouve seule échouée à Chantada, sur la rive ouest de la Miño. C’est la fin de l’été, elle a six ans, l’hiver approche. Le pays est figé, il n’y a pas beaucoup de mouvements de réfugiés — parce qu’ils seraient suspects. Pilar tarde à revenir là où elle a laissé Charlotte et lui a dit : « Ne bouge pas ! Attends-moi… » La jeune bonne cherche un abri dans un environnement hostile et peureux. Elle a récolté à manger mais n’a trouvé ni lit ni moyen de transport. Elle hésite à prendre le car. Elle n’est pas tranquille, son accent portuguais n’arrangera rien en cas de problème. Elle se persuade vite, en descendant du village vers le pont, qu’il vaut mieux pour elle-même qu’elle rejoigne son Portugal natal. Mais il y a la petite et la Sierra de Ancares est encore très lointaine et difficilement accessible sans voiture, ou sans âne accompagné d’un gars de la région.

Un peu au-dessus en surplomb du pont, Pilar s’arrête et s’asseoit. En face d’elle, les flancs de la rive semblent plus abruptes. A gauche et à droite, la Miño s’engage dans des méandres serrés. Tous les coteaux sont plantés de vignes, sur des terrasses terrassées de pierres sèches. Les feuilles encore vertes mais le jaune prépare, on le voit, la grande offensive, magnifique, d’automne. La rivière est du gris calme d’une fin de journée de septembre : déjà dans l’ombre, elle se couche et on la voit à peine couler. Sauf au niveau du pont ou, en amont, des roches affleurent et créent des remous et, à la pointe des piles, des branches s’accrochent. La Miño vit sous le pont, se repose en aval. Pilar croit confondre les pulsations du courant et celles de Charlotte qui l’attend, plus bas sous l’arche. Qui doit commencer à avoir froid. Mais n’est-ce pas la guerre ?, s’explique Pilar. Elle sort du son corsage le morceau de toile cirée où est enroulée la moitiée de la somme d’argent du voyage. Les femmes se l’était partagé en quittant Santiago. Je pourrais lui laisser, oui. Mais que dit-on à une fillette de six ans qui tend sans comprendre des billets, sans savoir les compter, qui demande un service avec aucune idée de ce qu’il coute, en argent comme en risque ? En un mot, comment confier une enfant au hasard d’une rencontre ? A qui la confier ? Car la laisser, la décision est prise, Pilar le sent dans son coeur et dans ses tripes. Sa mission, son travail, son service, son dévouement, son rendre service va s’arrêter là. Ici précisément, sur le tableau du pont.

14/11/2015 12:55:42

Ma lecture de Warlotte Love a été interrompue hier soir, d’abord par une panne électrique sur l’un de mes ordinateurs : j’en ai été très contrarié car j’ai investi de l’argent il y a deux mois à le réparer, argent et temps perdu, donc. Dans un moment de fébrilité, fébrilité dont j’ai oublié la cause, j’ai embroché une fiche jack de casque dans une prise USB. Cela a sans doute créé une surtension et mon ordinateur ne démarre plus. Je n’ai plus qu’un seul ordinateur portable en état de marche chez moi — c’est-à-dire connecté à l’Internet –, situation quasi invivable. J’espère que c’est réparable. En tout cas, je dois passer du temps les prochains jours à remettre en service un très vieil appareil, que je ne pensais pas ressuciter si vite et auquel je n’envisageais de donner que des tâches subalternes.
Quelques minutes plus tard, après un repas rapide car tardif, cette péripétie domestique est passée au second plan. Comme tout le monde, j’ai été happé par l’annonce et le déroulé des tueries à Paris, et notamment au Bataclan dont je peux me réprésenter les lieux ayant assisté à un concert l’an dernier dans cette salle. Je me suis couché tard, groggy, sans aucun espoir d’un lendemain joyeux. Un sentiment d’indécence, même, à imaginer travailler encore à mon rapport d’enquête, comme une culpabilité à compter le retard s’accumuler tandis que l’actualité prend le dessus sur tout. C’est cela l’état d’urgence.

C’est en ces moments que l’on a envie d’écrire juste. D’employer les mots précis, d’éviter les tournures romantiques et les envolées. La sidération se dit, rester sans mot ne va qu’un moment, plus exactement : les balbutiements doivent trouver enfin à s’ordonner. Rien à voir avec vouloir ou devoir être intelligent. Plutôt prouver que la peur ne fait pas peur et que la terreur n’est qu’un fait, pas un principe. Un crime, pas un mode de vie.

Il reste que recueillir ces premiers mots n’est pas vain non plus. Depuis hier soir, j’ai envoyé des messages et, ce matin, passé des coups de fil. Je voulais savoir quel pouvait être le rapport de mes « sujets d’enquête » — de mes « enfants du siècle » comme je les appelle parfois (mais jamais dans mon rapport) — à une histoire si grave et si immédiate.

Ruth m’a immédiatement répondu, nous avons échangé quelques messages :

« Ce sont d’autres années de plomb, sans même aucun espoir politique derrière. On se rend compte que presque rien ne nous sépare de ces années-là, en temps je veux dire, nous n’avons quasiment connu aucune année de paix. Peut-être juste avant l’an deux mille. C’est la guerre frontale maintenant, mais je ne sais pas bien entre qui et qui. Il n’y a plus de frontière, ni en tant que zone de combat, ni en termes idéologiques ou politiques. C’est-à-dire des lignes distinguant des choix préférables pour la société, pas des choix délétères. Là, on l’impression d’une lutte entre deux suicides, il n’y a pas d’avenir. C’est ça, la terreur masque l’avenir, c’est le noir complet, horrible. »

Je la trouve très intello, ses mots ne sont pas des réactions, elle maitrise. Même si la pensée n’est pas fouillée ou ordonnée. Je le lui dis.

« Vous savez, moi et mon frère, mes cousins aussi, on a tous plus ou moins milité depuis le lycée. Un peu de syndicat étudiant, un peu de PS pour moi au début, plutôt des associations antifa pour mon frère. ATTAC aussi, des campagnes écolo bien sûr, tout un tas de trucs. Tout et rien peut-être, ce n’est pas à moi de juger — enfin, quand je vois tous ceux qui ne font rien du tout sauf écouter France Inter ! Alors, les mots, les phrases, les oppositions, on les connait, on sait les manier. Du moins les oppositions un peu classiques. Là, comme je le disais avant, ce n’est plus pareil. Mais il faudra trouver, il faudra bien trouver. »

Et :

« On hérite toujours de pleins de choses, de faits comme d’idées, de croyances j’ai envie de dire : celle apprise au lycée, par exemple, qu’il n’y a plus de guerre depuis la seconde, que le monde connait une période de paix relative. Oui, à part la Corée, le Vietnam, l’Algérie, le Rwanda, la Palestine, l’Afghanistan, etc. Et on s’étonne ensuite ? En fait, peut-on parler de paix quand il y a des vagues d’attentats tous les dix ans ? La guerre a commencé je crois quand on a commencé à nous apprendre à l’école et dans les médias toutes ces conneries, que nous étions préservés et que les attentats étaient des exceptions. »

je lui ai répondu en lui demandant si elle pouvait imaginer sa jeunesse si, par exemple depuis Pasqua, la France avait réellement intégrer dans sa vie politique et son organisation démocratique ce fait terroriste ?

Sans l’avoir relancée, elle me répond légèrement de biais dans ce message ce matin :

« Qu’est-ce qu’on a loupé ! On s’est laissé en tant que citoyens embarquer dans des débats à la con. On s’est laissé diminuer, on s’est laissé devenir insignifiants par le monde politique depuis quinze ans. Par la construction européenne, qui s’est enlisée dans des règlements de petite boutique, sans que rien d’important ne soit jamais discuté. Tout ce qui est important a été écarté et on a cru que c’était pas grave, qu’on avait le temps : l’écologie, la finance, les conflits au Moyen Orient, la pauvreté, tout ça. Hé bien, on se rend compte maintenant qu’on avait pas le temps, qu’il est trop tard. Même le printemps arabe, on en a pas reconnu l’urgence et la nécessité.
Sauf que maintenant, nous n’avons plus rien d’autre que la police et l’armée ! Plus aucun moyen d’influer sur le fonctionnement de l’Etat : trop tard, tous ces sujets ont été sortis du débat, ils ne sont plus éligibles. Nous n’avons plus démocratiquement notre avenir en main. Pas étonnant que nous devenions des cibles. »

Achille Matei m’a finalement rappelé il y a une heure, de chez son voisin. Nous avons discuté tant bien que mal en un mélange d’anglais et de français. Achille est sous le choc, me dit-il. Que ça se passe à Paris, surtout. Paris est un centre culturel et intellectuel important, la violence n’y a pas sa place. Mais Paris est devenue la capitale militaire de l’Europe depuis plusieurs mois, avec d’évidentes crispations autoritaires.

« La prochaine étape est sans doute Berlin, ou Rome. La capitale du pouvoir, la capitale économique, mais aussi de l’accueil de migrants, comme Rome d’ailleurs », prophétise-t-il.

Avec calme, il ajoute :

« L’écosystème de la guerre ne cesse de s’agrandir. On ne peut pas être un pays vendeur d’armes et guerrier sans y entrer fatalement, tôt ou tard. Même les Etats-Unis l’ont expérimenté. Pour l’instant, la France a toujours pu, peu ou prou, trouver des raisons et des échos intérieurs aux attentats. Pas cette fois-ci. »

Et ceci :

« Je serais cynique, je dirais qu’en France, lorsqu’il y a un socialisme qui n’est pas pacifiste, c’est la boucherie. Reprenez les livres d’histoire. »

« Non, je ne suis pas relativiste. Je ne souhaite aucunement l’effrondement de l’Europe et encore moins l’expansion du djihad. Mais je ne souhaite encore moins qu’avant être embrigadé dans un camp. Comme je vous l’ai dit, je suis agnostique en politique. Je suis aujourd’hui dégoûté, en plus. La politique, quand on veut l’imposer à son voisin, est synonyme de guerre et donc de morts. Une centaine ici, des milliers en Méditerrannée, des centaines de milliers en Irak et en Syrie, etc. Les chiffres ne sont pas le problème. Et toutes les victimes sont équivalement innocentes. »

Quand j’ai appelé Julie Besnard, elle était absente. Son mari m’a répondu et il n’a pas été très loquace :

« Il faut leur rentrer dedans à ces connards, ou alors se désengager de là-bas. Vous savez, moi, j’ai vécu plusieurs années aux States : on peut discuter comme ça là-bas, le choix est entre on y va ou on reste chez soi. Y’a pas trop d’entre-deux, comme ici en Europe. Faut décider et puis après, ce qui compte, c’est l’unité nationale. »

Je l’interroge, Et c’est quoi l’unité nationale ?

« Oui, je suis d’accord, c’est compliqué. Ne me prenez pas pour un fana du drapeau… « 

Hier soir, assez tard, j’ai reçu d’Aurore une réponse à mon message. J’imagine qu’elle a veillé tard dans la chambre à Lariboisière, au-delà de la fatigue. Je me sens assez proche d’elle et comment dire, cette soirée l’a tenue éveillée, elle a dû se sentir encore présente au monde (le fameux Monde comme il va mal) grâce à la radio dans sa chambre. En lisant ces mots, je pense qu’elle a dû attendre avant de se précipiter sur sa tablette pour me répondre.

« Pour vous donner mon sentiment tout personnel, je suis choquée, triste et en colère. J’ai toujours défendu, avec le Parti ou les assoss où j’étais, une autre voie, une voie pacifiste et humaniste. Aujourd’hui, nous avons deux ennemis qui luttent et dont les victimes ne sont jamais dans l’un de ces deux camps. D’un coté l’Etat Islamique (sans que la revendication de l’attentat soit encore établie, cela semble une évidence pour tout le monde), et de l’autre, un monde économique et politique qui pense pouvoir gagner une guerre contre une entité aussi indéfinie que « le terrorisme ». Aujourd’hui, cette voie pacifiste est mise en échec et si je doute qu’on reproduise une guerre d’Irak bis (la France ne réagira pas de la même manière et tout à chacun s’accorde aujourd’hui à dire que c’était là une erreur à tout point de vue), nous allons néanmoins, c’est à craindre, vers des mesures placebo d’une part et des mesures militaristes (« appui militaire aérien », négociation avec des dictateurs peu recommandables, augmentation des budgets militaires… ). »

Et là, juste alors que je mets tout ceci au propre sans me soucier de l’utilisation que j’en ferai, mon logiciel de messagerie fait ding et à ma grande stupeur, j’ai comme un télégramme de madame Perón Fernandez :

« On ne se rend jamais compte lorsqu’on change d’époque. L’homme marche mais sa tête traine longtemps en arrière — seuls un tout petit nombre marchent les idées bien en avant mais ce n’est pas ici le propos. Pourquoi respirons-nous l’air du passé tout en foulant le sol présent ? Notre tête est farcie des récits de nos vieux, ce qui nous empêche de voir que l’époque est aussi tragique, grandiose et guerrière que la leur — aussi dérisoire et ridicule tout également.
Vôtre,
Mercédès.

15/11/2015 11:09:25

Je poursuis ce dimanche matin la lecture de Warlotte Love, cet opuscule où Socrates Ponti a raconté, sous une forme à peine romancée, l’histoire de sa « soeur ainée ». Parfois je lève la tête et regarde par la fenêtre la nature et les hommes profiter du soleil. Je prends quelques notes aussi, distraitement.

Après l’épisode du pont, Pilar a convaincu l’hôtelier de Chantada de les héberger une semaine, puis deux. Est alors arrivée du pays basque toute une smala princière.

« C’était impressionnant, comme un cirque ancien qui se serait rabattu dans une tournée des petites villes après avoir fait tourner les têtes et s’exclamer aux éclats les capitales européennes. Habillés de smokings serrés, les hommes cachaient mal leur atavisme du port de l’épée au côté. Les femmes se tenaient droites et souffraient que leur prestance et leur élégance aient à se cacher dans ces strictes tailleurs gris. Trois voitures composaient l’équipage, dont l’une, la plus longue, était réservée aux malles, aux valises et aux boites à chapeaux. Il y avait deux couples, dix personnes en tout. Celui qui commandait et à qui tout le monde faisait révérence, un certain Josefo. La plus jeune des personne était sa nièce, Mercédès, âgée de 17 ans. De taille moyenne mais bien charpentée, elle avait le regard ferme, voire insolent, des gens nobles à qui le monde est dû. »

Ces carlistes sont regardés de loin par les habitants de Chantada : la région est plutôt traditionnaliste et catholique, mais ceux-là sortent quand même de palais ou d’opéras aux stucs abimés. Ils sont en route, dit-on, pour le Portugal ou, peut-être, pour La Corogne. Alors que Pilar cherche une solution pour partir elle aussi, pourquoi pas avec ces huluberlus, Mercédès, elle, s’attache à la petite Charlotte — qui ne la quitte pas d’une semelle. Une relation toute spéciale s’établit entre elles, par dessus ou à cause justement des différences d’origines et de milieux sociaux. Pilar est habile, Mercédès insiste, la petite Charlotte est vive, délicieuse et orpheline : la caravane se remet en route, Pilar avec les deux domestiques et les boites à chapeaux, Charlotte sur les genoux de Mercédès Perón Fernandez.

Dans une curieuse incise, comme une annexe ou une note de bas de page, Pseudonyme tient à mentionner la finalité du voyage : Josefo Fernandez ira finalement jusqu’à La Corogne où il permettra que la famille éclate enfin — déjà, son frère, père de Mercédès. Les domestiques sont congédiés. Pilar embarque pour Porto. Les autres frères et soeurs embarquent pour Lisbonne, destination l’Amérique. Josefo achète très cher le passage sur un avion allemand à destination de Rome. Il va conclure, puis superviser, l’achat d’armes et de munitions italiennes à destination des phalanges espagnoles. Il les rapatriera, fier, par la Sicile puis les Baléares. Où il les laissera aller car il mourra d’un coup au coeur porté par un malfrat qui en voulait, à la sortie arrière de l’hôtel, à son portefeuille bien garni. Les armes transiteront ensuite par Malaga, puis Cordoue — elles suivront les troupes jusqu’à la bataille de l’Ebre où elles finiront dans les mains des Républicains, la plupart abandonnées finalement à cause de nombreuses malfaçons. Et, dans l’avion, Mercédès Perón Fernandez qui a refusé tout net de quitter l’Europe, a renié tout héritage et a lassé son oncle à force d’arguments modernes comme l’homme — la femme, en l’occurence — maitre de son destin et participant au renouveau de l’humanité (l’homme, la femme nouvelle) à la force de son caractère. Un discours anti-héritage, féministe et… suffisamment lassant et ennuyeux pour que Josefo accepte in fine pour ne plus subir cette logghorée à laquelle lui, royaliste de la vieille branche, ne croit évidemment pas. Mais il s’est aussi laissé convaincre que, en temps de guerre, il faut laisser les cartes se rebattre : rhétorique toute fasciste de la regénérescence d’un monde pourrissant, portée par une poignée de rebelles en Europe qui commencent à se faire des noms, à la suite de Mussolini chez les sbires de qui il va acheter ses fusils.

« La suite, à Rome, est un enchantement pour Charlotte, comme une idylle pour les deux jeunes filles. Elles nouent une complicité facile, rendue aisée par des mois d’insouciance dans un Rome de spectacle. Un soir, Mercédès, un peu ivre, installe Charlotte sur la base d’une colonne d’un temple en ruine. Elle l’entoure de guirlandes de lierre et allume trois petits feux de sarments de vigne vierge, de glands et d’herbes folles.

— Attends, attends !

Elle se met à chanter ce qui lui passe par la tête, mélangeant des mélopées espagnoles et une caricature de rythme de jazz noir.

— Veux-tu être mon enfant, dis ? Veux-tu bien être ma fille ainée, la petite chose que je chérirai toute ma vie ?

— Oui ! Je veux bien, répond la petite qui se précipite par terre et pousse Mercédès à son tour sur la colonne. Elle cours partout autour en claquant des mains en criant :

— Et toi, grande soeur, grande soeur adorée, tu veux être ma petite maman ? Ma nouvelle maman ? Parce que ça fait longtemps que petite Charlotte n’a plus eu de famille !

— Oui !

Elles s’embrassent et roulent ensemble dans l’herbe. Elles rient longtemps avant de revenir vers la ville. »

La seconde partie de Warlotte Love se conclut sur cette scène quasi pagane au milieu de la nuit romaine et d’un temple des anciens dieux. La troisième et dernière partie du récit, plus sèche et courte, a un air d’épilogue triste. Elle décrit la fin des mois d’insouciance quand Mercédès, voyant l’argent laissé par Josefo — qu’elle n’a jamais revu — s’épuiser, loue une chambre sous comble et cherche un travail. Qu’elle trouvera d’abord dans un théatre à distribuer dans la rue les tracts et les programmes de la semaine — « Films et pièces ! Demandez l’impossible, demandez le rêve, venez à l’Appolon ! » Puis dans le bureau et le sofa d’un directeur de revue poétique. Chargée de relecture et de contrôle des épreuves, elle aura bientôt assez de confiance et de liberté laissé par son bref amant alcoolique pour diriger cinq semaines de suite les numéros hebdomadaires.

L’imprimeur, Matteo Princi, la recommande alors à un certain Luigi Ponti, illustrateur et chargé des brèves à la Riflessione, hebdomadaire contestataire mais prudent, sous-titré specchio del tempo, le « miroir du temps », la typo laissant l’ambiguité sur « tempo » ou « Tempo » le grand quotidien, miroir du temps présent ou miroir du Temps. Il y a chez Luigi une franchise évidente, un caractère compact et simple qui trouble Mercédès. Elle rejoint la rédaction de Riflessione, nous sommes en janvier 1938. Son premier article à relire est une brève rédigée par Luigi — évidemment — sur le premier vol d’un bombardier japonais entièrement en métal. La suivante est sur la création, en France, de la Société nationale des chemins de fer. Aucune trace des décisions de la Gestapo d’interner les opposants politiques en camps.

Mercédès fréquente Luigi Ponti, tout en restant à distance prudente. Elle se dit qu’elle a eu raison lorsqu’elle découvre qu’il travaille également, illégalement, la nuit, pour Via rossa, un journal apériodique de rue, communiste. La sûreté de son caractère était dû à la sûreté de son engagement et de ses convictions. Celles de Mercédès sont toujours ancrées dans un individualisme farouche, nourri de la nécessité de sauver le monde par la naissance de femmes nouvelles : coucheuses libres, décideuses rationnelles et emmerdeuses en vrac. Les deux s’observent de loin, se fréquentent en un good game où la provocation est toujours en jeu.

(j ai remarqué que on ne mange pas de la meme façon et de la meme maniere selon l endroit
ex quand on mange cher des amis on se tiens bien on est polis et on mangerde tous meme si on aime pas .
ex quand on mange dans self on mange comme on veux et on ne se tiens a specialement bien
ex quand on mange cher ses parent (a n inporte quelle age ) on se tiens bien et on essaye de tous manger )
(Tiens, je me suis fait hacker, là.)

Ce jeu s’arrête quelques mois plus tard lorsque Luigi Ponti disparait volontairement. Ses amis le disent en vacances, Mercédès comprend qu’il est rentré dans la clandestinité, qu’elle n’est pas près de le revoir. Dommage, se dit-elle. Les années passent vite, après l’Afrique, la guerre gagne l’Europe entière. C’est l’affaire de quelques mois tant tout va vite, en mai 1943 l’Afrique revient en Italie suivie par les Américains, en septembre le pays est coupé en deux et en proie à des combats acharnés.

Mercédès Perón Fernandez a un entretien sérieux avec le rédacteur en chef de Riflessione : on lui a fait crédit d’un doute sur son positionnement politique, raison qu’elle fricotait avec Luigi Ponti et ses amis. Mais maintenant, il faut choisir : de quelle révolution est-elle ? La brune ou la rouge ? Et sa fille, quelle avenir elle souhaite pour elle ? En son for intérieur, la camarade Perón Fernandez les conchie tous mais comprend bien qu’elle se doit de ménager l’avenir. Elle prend simultanément deux décisions : rester ici, partir au plus vite.

Pendant ce temps, Charlotte a elle aussi grandi (elle a 13 ans) et elle regrette les premières années à Rome. Elle est d’accord avec sa mère d’adoption pour bouger d’ici, « décarrer », dit-elle — on ignore où elle a acquis ce vocabulaire argotique.


Je résume tout ceci parce que, franchement, le style et l’écriture ont fortement vieilli. Mais c’est le seul document que j’ai trouvé qui parle de madame Perón Fernandez époque romaine. Il faudrait cependant faire exception pour les passages qui évoquent la belle relation entre elle et Charlotte : comme si Socrates avait voulu établir lui-même la filiation, la renforcer et l’affirmer au cas où il se trouverait quelqu’un — de sa famille par exemple — qui douterait de sa réalité. C’est un cas un peu surprenant, il me semble : un fils ainé comme Socrates aurait pu tout à fait au contraire rejeter cette ainée dans les limbes d’une adoption non notariée et quasi incestueuse. J’y vois pour ma part l’attachement très fort que porte Socrates à sa mère, attachement filial rendu sous la forme d’un immense respect. Ce qui, là encore, n’a rien d’évident : à trois ans, sa mère était partie. D’où je pense l’influence de Luigi Ponti qui a porté auprès de ses enfants, en tout cas les ainés, une image admirable de sa femme, malgré tout.

16/11/2015 21:06:19

Je retourne à l’hôpital Lariboisière. Aurore a changé de chambre. Celle-ci est beaucoup plus médicalisée : il y a au-dessus du lit toutes les arrivées d’air ou d’autre chose, tout un meuble de monitoring est garé à droite du lit. L’air semble plus chaud, moins naturel que dans la première chambre. Par la fenêtre, on ne voit plus que le ciel, sauf à se hisser au-dessus de la partie autocollantée d’un blanc neigeux. L’infirmière a dit d’attendre Aurore, elle va revenir d’examens dans quelques minutes. Au-dessus de la petite table de bois, on a accroché quelques photos au mur. Beaucoup d’amis, peu de famille. Peut-être ces deux-là : une demi-douzaine de jeunes en groupe, autour d’une Renault 14 verte ; Aurore je crois, avec dans les bras sans doute Ruth et Yves-Marie. Il faudra que je lui demande les dates et les occasions, les circonstances de ces photographies. Sur la table traine des journaux de la semaine dernière : je crois que notre première discussion avait remis Aurore d’attaque sur le monde. Je souris. Et je ne souris plus : tout cela parait bien dépassé aujourd’hui, depuis les massacres de vendredi.

Sur le lit, il y a la tablette. Aucune petite diode ne trahit la mise en veille. Régulièrement du couloir parviennent des bruits de pas ou de lit roulé, des conversations. A chaque fois je me retourne vers la porte, composant une attitude et un visage : je m’attends à un corps encore plus fatigué qu’il y a quinze jours. Aurore tarde à arriver et je me demande s’il ne faudrait pas que j’ôte mon manteau, que je m’assois et que je feuillette un de ces journaux. Impossible, bien sûr : comment relire la naïveté et les centres d’intérêt médiocres de la semaine passée ? Trop dur. Alors je m’installe. Je pose le manteau sur le dossier d’une chaise, m’assois et sort mon ordinateur portable sur les genoux, face à la porte.

Qui s’ouvre. Un interne entre, est surpris de me voir et bafouille :

— Elle n’est pas là madame Ponti ?

— Non, je l’attends.

— Ah ?, mais où est-elle donc ? Elle devrait….

Je ne l’entends pas finir sa phrase. Le fait qu’il est fermé la porte en sortant me gène : je la préfèrerais entrouverte. Je ne suis pas enfermé ici, et je ne suis pas non plus un pique-lit, un squatteur ! J’imagine qu’ils vont revenir d’une minute à l’autre, je laisse comme ça. Je surfe à nouveau sur les sites d’information : les nouvelles ne sont évidemment pas bonnes, à part l’enquête qui avance jusqu’en Belgique. Et cette idée de « guerre » ne me plait pas du tout. Je surprends mon esprit à tourner dans un coin de mon cerveau en mode « journaliste » : qui je pourrai interviewer là-dessus, quels angles trouver, comment l’illustrer ? On ne se refait pas.

La porte s’ouvre à nouveau et cette fois c’est un plateau-repas qui pénètre en premier dans la pièce, porté par une infirmière.

— Ah, ben, elle s’est absentée ? Alors écoutez, je lui pose le plateau là, vous lui direz. Je repasse pour les médicaments dans quelques minutes.

— Mais c’est-à-dire que…

— Dans le hall, monsieur ! Il y a des distributeurs…

Je me dis qu’il y a eu vraiment un contretemps. Je pose l’ordinateur, je me lève et sors dans le couloir, à la recherche de l’infirmière ou de l’interne. Mais soudain une sonnerie retentit dans la chambre, je rentre à nouveau, cherchant le combiné. En fait, c’est la tablette qui bippe, une alarme a été programmée. Elle réclame qu’on l’éteigne. Un peu fébrilement, je prend l’appareil en main et balaye l’écran de mes doigts, comme j’ai vu faire les autres — j’aime mieux les boutons moi, et si possible assez gros. Cette action dévérouille l’engin et je peux demander l’arrêt de la sonnerie.

— « Souhaitez-vous répéter l’alarme demain ? », me demande-t-on.

Qu’en sais-je, moi ? Je ne sais quel signal donnait l’alarme aujourd’hui, il m’est difficile d’imaginer pour demain, ce que fera Aurore. Je répond oui, à tout hasard. Il sera toujours temps de la prévenir tout à l’heure. L’application s’éteint gentiment, sans demander plus, laissant la place aux documents ouverts en dessous : des onglets de Firefox, l’un ouvert à l’adresse https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Malik_Oussekine, l’autre sur un pad, un bloc-note en ligne. Le brouillon n’a pas de titre mais en haut je lis « Pour M. Ludovic Tuillier ». Aurore travaillait donc pour moi avant qu’on ne l’emmène passer des examens — elle répétait sa leçon, blague-je pour moi-même. Je me sens autoriser à parcourir les notes, en forme de liste de courses :

« Pour M. Ludovic Tuillier.
Liste des affaires de violences et des attentats : à faire. Attentats rue Saint-Michel, 1995, rue des Rosiers, Loi Pasqua, assassinat Malek Ousskine (?) par les Voltigeurs, violences en Nouvelle-Calédonie. Carlos. Sûrement encore d’autres / Si seulement j’avais encore ma tête en entier !

Les guerres aussi : Irak ? Afrique ? Oui, Giscard tout ça. Bosnie ?

! J’allais oublier le Rainbow Warrior ! Et l’international, Iran, Palestine.

Et les débats pas finis : vote des étrangers aux élections locales, le contrôle au faciès, la suspension des contrôles d’identité, la nationalité pas automatique. Mitterand et le « coup d’Etat permanent ».

Je fais glisser le pouce sur l’écran pour faire défiler la page. Il est évident que notre échange par mél de ce weekend l’a travaillée. Mais où veut-elle en venir ?

« Après tout ça, on va me dire à moi que la France est en guerre maintenant ? Vaste blague : depuis que je suis en âge d’écouter la radio et de comprendre les mots usuels, je n’entends que prises d’otages, bombes, attentats, terrorisme, guerres. Quant ce n’est pas des crimes de l’Etat français lui-même. La seule chose qui a préoccupé les politiques jusqu’à présent, c’était que ces épisodes passent, aient une fin, et que surtout rien ne change par ailleurs. On a beau eu manifester, protester, signer des pétitions, organiser des réunions publiques, nada que dalle.

J’ai laissé passer des trucs par ce que je n’étais pas toujours… concentrée, en état de m’intéresser à autre chose que moi et ma dope. J’ai quand même appris une chose : extrèmement rares sont les moments où l’Etat et la police acceptent de desserrer un tout petit peu les doigts. La réponse est toujours l’autorité, bah !, et tout finit fatalement en policeries. La démocratie est toujours la porte d’entrée en dictature, par définition en quelque sorte, monsieur Tuillier. Et c’est valable en politique et à l’échelle des moeurs aussi : être en marge, si difficile que ce soit, ça insupporte quand même la masse. « 

Je repose la tablette. Du temps a passé, l’infirmière n’est toujours pas repassée pour les médicaments. Elle a peut-être oublié. On m’a oublié aussi, j’ai aussi oublié d’aller à la recherche d’Aurore. Est-ce qu’il se passe quelque chose et tout le monde est parti sauf moi ? Question bête, il y a toujours du passage dans le couloir. Il me semble que les voix baissent d’intensité lorsqu’on passe devant ma porte fermée. On tient à moi, on ne veut pas me fatiguer… Pourtant, j’allais plutôt bien quand je suis rentré dans cet hôpital. Certes, j’avais ce fauteuil roulant qui m’accompagnait et ce surmenage, ce surmenage…

— Un peu de fatigue, on va voir cela. Entrez dans cette piscine !

Brr ! Je sursaute, je me suis assoupi brièvement. La nuit tombe, le ciel est noir en haut des fenêtres. Il y a un bruit différent maintenant dans l’aile. Je frissonne, il faut que je bouge et vraiment je n’ai pas un bon pressentiment : où donc est Aurore ?

J’attrape mon monteau et sort de la chambre en faisant peut-être un peu de bruit, volontairement.

— Chut, me fait-on !

J’acquiese et je m’excuse. J’avance vers le bureau des infirmières qui semble vide. Soudain, la porte battante du couloir s’ouvre et un lit médicalisé est poussée doucement. Mon idée se confirme bientôt, c’est Aurore qu’on amène comme ça, un masque à oxygène sur la figure. Je laisse faire, veut récupérer mes affaires sur la table.

— Vous êtes de la famille ?

— Non, docteur. J’attendais madame Ponti mais…

— Restez un moment, me dit-elle. Elle est encore un peu consciente. Après elle va dormir.

— Et après ?

— Ca, je ne peux pas le dire, pas plus pour elle que pour moi ou vous ! C’est pas moi qui décide, hein ?, conclut-elle avec un sourire fatigué.

Je ne suis pas sûr qu’elle aurait tenté sa blague avec quelqu’un de la famille. Je m’approche du lit. Je ne sais pas trop où me mettre. Un infirmier m’installe la chaise afin d’être au niveau du visage d’Aurore. Les draps sont d’un blanc presque brillant et très lisses : ça me donne l’impression qu’elle a beaucoup maigri. L’impression, j’ai dit. L’épreuve a creusé les deux commissures. Elle tourne la tête et me voit. Tire de dessus son nez le masque afin de libérer la bouche.

Et, dans le chuintement de l’oxygène filant du casque, elle me parle. Sa voix est rauque, en arrière, elle ne sort que mal de la gorge :

— Ca va mal. Je crois que c’est la fin bientôt ! Et toi ?

Je la rassure. Je ne pense plus ni aux photos ni à la tablette. J’ai l’impression de la veiller déjà depuis des heures. Elle, elle y pense :

— Je te… Je t’enverai tout ça, avec un mot, affirme-t-elle.

— Je vous en prie ! Dites-moi si je peux, voulez-vous que j’appelle quelqu’un, que je prévienne ?

Elle sourit.

— Une amie est passée ce matin, c’est bien. J’ai écrit un mot à … à un ami.

Elle remet un moment le masque et respire. Elle ferme les yeux. J’attends.

Elle me dit encore :

— Ecoutez : si vous croisez quelqu’un de ma famille… Dites que ça a été pour moi. Pour vous, j’ai mis des photos et des docs sur la tablette. Vous pourrez la prendre. Vous en ferez ce que vous voulez… Revenez demain, si vous voulez, je crois que je m’endors.

Je l’embrasse sur la joue, avant qu’elle ne remette le masque. Ses yeux me remercient. Je la regarde et elle aussi tandis que je recule dans la pièce. J’y mets tout ce que je peux de sympathie humaine, je ne vois pas quoi faire de plus utile.

Je sors. J’ai l’impression étrange d’avoir jouer auprès d’Aurore un rôle de remplacement, d’émissaire en quelque sorte de sa famille. D’une famille avec qui elle a eu des liens compliqués. Je me demande si ça rentre vraiment dans le cadre de mon rapport

17/11/2015 18:35:18

Voilà ce que j’avais dit à Carla. J’avais pénétré dans le parking d’attente du ferry, mon billet avait été contrôlé, ma voiture de location était alors dûment coincée entre un camping car italien et un parisien râleur — je fis mine de ne pas le voir mais j’en suis parfois, comme tous les vengeurs de la route. Elle m’avait accompagné jusque là et, sortant de la voiture, nous discutions encore un petit moment, les dernières paroles, elle devait reprendre son travail au cinéma. Nous étions assis sur le capot de la voiture et elle fumait une cigarette. Et donc je lui ai dit :

— Ecrivez-moi ça si vous voulez ? Sous la forme que vous trouverez, pas de souci. Rajoutez-y le…, rajoutez-y ce qui vous tient à coeur de dire, sur votre famille, sur votre vie, sur vos sentiments. D’accord ?

Elle m’écrit ça aujourd’hui, en français :

Avec Yves-Marie et sa soeur, nous étions proches les uns et les autres malgré la frontière et nos deux pays. Nous traversions la frontière assez fréquemment et, passées les années 80, les situations des deux pays se sont considérablement rapprochées. Nous n’avions pas l’idée que nous étions des étrangers. Nos parents se fréquentaient volontiers. Ils nous envoyait aussi en vacances les uns chez les autres.

Mon frère et moi, nous étions assez jaloux de nos cousins français qui jouaient de la musique. Eux, ils étaient jaloux de nous parce que, politiquement, c’était plus complexe en Italie et les luttes leur semblaient plus dures chez nous. Je ne crois pas qu’elles l’étaient effectivement mais on ne peux rien contre le sentiment que tout est mieux chez les autres. Nous avons donc grandi comme ça, en miroir, admirant ce qui se passait en face et partageant un bon nombre de goûts, d’idées et d’espoirs.

Je regardais Yves-Marie un peu de haut. Nous sommes nés tous les deux en 1977 mais je l’ai toujours trouvé plus petit que moi. C’est curieux. Il me faisait rire, mais quand il chantait, il était d’un tel sérieux ! Il regardait le public avec des grands yeux ouverts, il imposait qu’on le regarde et qu’on rentre dans son jeu. Il portait alors quelque chose, une cause ou la poésie des paroles, leur portée cachée qu’il révélait aux gens. Il avait le truc pour bouger ses yeux avant de tourner la tête, comme dans les films ou comme les acteurs de théatre muet, de les lancer au ciel et sa tête suivait, puis les mains. Moi, je souriais car je le connaissais autrement le petit Yves-Marie. Une fois sorti de scène, je lui ébouriffais les cheveux en le félicitant en italien. Il adorait ça, ça le rendait international auprès les filles de son lycée qui venaient le voir en concert en prenant un sirop fraise.

Et puis, au printemps 1996, on est resté ensemble tout un jour. Ses parents étaient partis, nos frangin-frangine aussi, chez des copains. On a glandé plus que la matinée à lire des BD et regarder des conneries à la télé. Et puis on s’est regardés.

A travers le salon, par la porte vitrée, je l’ai soudainement vu droit, de trois-quart, en bas de l’escalier. Immobile, indécis, prêt à bouger, j’ai d’abord pensé qu’il cherchait quelque chose ou tout bonnement quelque chose à faire, un nouveau disque à mettre ou un truc à me dire. Il était en jean avec la ceinture de cuir à boucle qu’il prenait pour les concerts, une chemise pâle à demi ouverte, un petit collier en cuir un peu crasse avec trois babioles accrochées dessus : bref, exactement pareil à celui que j’avais vu depuis le petit-déjeuner et que je connaissais depuis longtemps. Mais je reste là moi aussi, à le regarder. Ses yeux sont bien ouverts, comme s’il était surpris ou carrément ailleurs, je n’en détache pas les miens et je prends une respiration. Il bouge, marche, contourne un fauteuil tout en ne lâchant pas du regard, il me semble normal de marcher vers lui. Nous nous arrêtons à un mètre ou deux, les gestes arrêtés. Je ne sais pas à quoi moi je ressemble à ce moment, je me pose soudain la question. Je me trouve très bête, et de me la poser et de la question qui n’a aucun sens là, ici.

Ses mains bougent enfin et nous nous prenons dans les bras, simplement. Une évidence. Nous sommes de la même taille en fait, du même âge, rendus au même point au même moment, des volontés qui se rejoignent tout comme le font nos lèvres une première fois, sans insistance. Nous nous prenons mieux dans les bras. Je remarque que sa barbe me chatouille le cou.

Le reste de la journée et la nuit sont tendres et joyeuses. Nous avons joué tour à tour les seigneurs dans leur chateau vide, les Robinson de la vie moderne et le couple de rockers qui vit dans une suite d’hôtel. Nous avons fait l’amour, beaucoup, rit et envisagé les suites et les conséquences avec sérenité. Les conséquences ont été du bonheur, d’abord. Beaucoup. Un enfant, Marin né.e en 1998 — juste avant la Finale ! , et puis une autre, Juliet, née en 2002.

Maintenant, cela ne sont plus des souvenirs communs. Nous ne les évoquerons plus ensemble. On s’est bien regardés encore, une dizaine d’années après ce jour, pour finalement se dire : c’est fini.

Cette partie-ci de ma vie et ma famille s’arrête là. Une autre a commencé il y a déjà quelques années, je le sais mieux que personne. Une lettre est écrite et en lieu sûr, et s’il m’arrive quelque chose, une amie doit indiquer où. Cette lettre est écrite pour Juliet qui pourrait savoir ainsi que Yves-Marie n’est pas son père — j’imagine que des analyses seront néanmoins réclamées. En tout cas, on sera clair sur mon avis sur la question et, je dirais, ma volonté aussi à ce moment-là. Et, à défaut, on saura aussi la volonté du père…

Rien de dramatique là-dedans, enfin je l’espère. La vie est encore longue et tous, dans cette histoire, nous aurons d’autres quarts d’heure de gloire. Ce serait quand même dommage qu’on garde rigueur à des gamins d’avoir fait des trucs biens, surtout quand les gamins, c’est nous !

Pendant que je vous écrivais cette lettre, j’ai passé mes vieux disques, avec plaisir et sans nostalgie. Je vois pas mal de films, bien sûr, avec mon travail au cinéma. J’aime voir surtout les gens rentrer et puis sortir après le film. Il y en a deux sortes : ceux qui sortent exactement comme ils sont rentrés (certains sans dire un mot, d’autres en riant avec leurs amis, d’autres préocuppés par le parcmètres) et ceux qui sortent différemment : ils parlent plus bas, d’autres sujets, restent vagues dans leur appréciation, hument l’air dehors, éclatent de rire, restent, s’en vont vite main dans la main Tous ceux-là, ils ont vécu une séquence dans leur vie comme une séquence dans un film, ils ont un avant et un après et la vie s’enchaine comme ça, selon une narration qui avance. Moi, je ne suis pas trop préocuppée par les parcmètres et je vais beaucoup au cinéma ! D’une certaine manière, Yves-Marie, avec ses concerts, il était plutôt dans le schéma répétitif du spectacle (Ma petite théorie personnelle là-dessus, si elle vous intéresse, c’est que les groupies s’amusent beaucoup plus que les musiciens : elles n’ont pas deux shows identiques et ne risquent pas de voir les soirées défiler avec des partenaires au rôle toutes les nuits identique.)

Où je serai dans quelques mois ? Je ne sais pas. J’ai toujours rêvé de vivre en Allemagne ou à Londres, peut-être je le ferai. Mon grand frère est à Pise et à Gênes, je pourrai facilement compter sur lui. Bref l’Europe est vaste et facile. J’attends que mes enfants grandissent, et surtout ma fille car Marin vit le plus souvent avec son père. Mon rêve, ça serait de trouver un job dans une organisation, un parti, un truc comme ça et d’aller à Bruxelles. Ce n’est sûrement pas impossible, mais il me faut déjà une capacité en droit. Après, écologie, militantisme, défense des droits ou politique, il y a besoin de gens capables de bouger et de s’interesser au fonctionnement de l’Europe. C’est ça le plus dur !

Trois2Une me demande chaque mois : alors, c’est quand qu’on part ? Je crois qu’elle veut quelque part tourner une page qu’elle ne connait pas, qu’elle n’a pas encore lue. Je lui promets que nous allons bouger, avancer. Et c’est quand que tu rencontres quelqu’un aussi ?, me relance-t-elle. Je lui dis que je vois des gens tous les soirs mais elle me répond :

— C’est pas pareil. Je veux un autre papa, un qui revient à l’appartement le soir et qui pourrait me faire faire mes leçons et me garder quand tu vas travailler ou au concert.

— Et tu crois qu’il pourrait m’aimer, moi, suffisamment pour qu’il reste longtemps ?

— Ah, oui, ça c’est vrai problème, tu as raison, je n’y avais pas pensé…

— Ecoute, je te promets de chercher encore, beaucoup !

— D’accord.

Et elle me regarde avec des yeux plein de confiance qui me tuent sur place.

18/11/2015 17:52:08

Incipit en forme non notariée

« UN JOUR COMME LES AUTRES
… oui, mais le soleil va plus vite. »
Les Etats-Désunis, Vladimir Pozner.

Jailli de l’Adriatique, le soleil prend le départ à 5 h 46 Greenwich Time à Bari, Italie, sur le quartier de Petit4Un. Comme il habite le 5e étage, il voit le soleil largement avant sa logeuse du rez-de-chaussée.

[à voir pour Petit4Deux]

A 6 h 19 GMT, le soleil est à Pise caressant la Tour et la casa de Alessandro, et 7 minutes plus tard, soit à 6 h 26, il commence à éclairer l’eau et les bateaux du port de Gênes où Alessandro a son bureau — c’est d’ailleurs à peu près l’heure où lui arrive, mais il ne peut pas être raccord avec le soleil levant toute l’année.

A 6 h 35, il s’empare de la rade antique de Toulon et du gris bleu pâle des navires de combat. Il vient frapper aux volets de Carla qui resteront fermés un bon moment encore, jusqu’à ce qu’elle se réveille.

[à voir pour Ruth et Yves-Marie]

Sur l’autoroute vers Paris, au niveau de Dijon, le soleil rasant surprend le toit de la voiture de Michel Ponti, parti un peu en avance du camion de déménagement vers la Bretagne [où ?]. Il est 6 h 51. Il était 6 h 41 quand, à Grenoble, le soleil a envahi la terrasse une dernière fois — mais la famille dormait encore.

Paris s’éveille à cinq heures mais le soleil lui, en ce 18 novembre, l’éclaire à 7 h 07. Je ne sais pas si Aurore dors encore… Ce dont je suis sûr, c’est que Stefano voit tout cela de l’autre côté du soleil ou de la lune, de l’ailleurs de nulle part, de l’ailleurs de la mort. La mort violente s’est encore invitée en fin de nuit à Saint-Denis ou la police a donné l’assaut d’un appartement où étaient des terroristes en fuite.

[à voir pour Guillaume, Julien et Ronan]

Enfin, à 8 h 20, Rennes, ses Horizons, son Colombier, son Alma et sa forêt voient le jour et Julie Besnard a déjà commencé depuis longtemps sa journée en sabots blancs.

Ainsi, en ce mois de novembre 2015, les petits-enfants Perón Fernandez vivent-ils sous un empan de soleil de deux heures 34 minutes. A midi à Paris, il est donc 13 h 17 à Bari mais seulement 10 h 43 à Rennes.

Julie Besnard a déjà réalisé une dizaine de clichés « Curie », des radiographies du poignet, du genou, des poumons, du bras ou du bassin, ainsi que l’échographie du ventre d’une vieille femme, à l’heure où un accident sur la rocade sud faisait trois blessés et occasionnait d’importants bouchons durant plusieurs heures. A 10 h 45, elle passe par la salle de pause du cabinet et se verse une tasse de café, tirée d’une bouteille isotherme. Elle laisse le café refroidir et entr’ouvre la porte. Elle fume sa cigarette. Elle a bien dormi cette nuit, enfin, cela faisait longtemps. Son mari s’est juste levé très tôt ce matin pour le bébé. Ce sera peut-être un peu plus tranquille maintenant, régulier — elle se trompe.

Mais déjà il faut reprendre car on vient la chercher. Une des radios est à refaire, on veut vérifier sous un autre angle comme l’os se présente dans l’articulation. Et la matinée passe vite ainsi, de patient en patiente.

Déjà l’après-midi, je travaille, j’écris. Aurore a-t-elle mangé ? Son frère qui s’est arrêté manger à une porte de Paris est-il passé la voir? Savait-il que sa soeur ainée était à l’hôpital ?

A Toulon, Carla sort de l’ascenceur et part aun cinéma — elle est d’après-midi aujourd’hui. Ce midi, elle a mangé avec Juliet. Puis, elle a fait quelques courriers administratifs, dont une lettre d’accompagnement de son inscription à l’I??? pour sa capacité en droit.

Au fond de la mer Ligurienne, Alessandro s’extrait de la cale d’un yacht qu’il vient de faire visiter, sous la pluie, à un couple de retraités. Il propose d’en visiter un autre, amarré celui-ci trois pontons plus loin.

Petit4Un a fini la classe et monte l’escalier vers les fiches des figures cuturelles sous Tito qu’il veut avancer ce soir. Sa femme est partie quelques jours dans sa famille, avant qu’elle soit plus limitée dans ses déplacements.

Alors Petit4Un se met à table.

Il travaille, consulte, rédige et classe. Ce n’est pas encore le temps de distinguer, il faudra pour cela élaborer soigneusement des critères. Il s’agit de suspendre son jugement pour le moment, et le formuler le plus tard possible — jamais serait l’idéal qu’il craint ne pas atteindre.

De retour vers Pise, Carla pense qu’il ira là où il sa petite habitude, une trattoria qui sert l’osso buco comme avant avec son magnifique parmesan. Il ira seul, sans doute avec un copain. Ils jouerons deux ou trois coups de poker.

A l’Ecran total, Carla feuillette assise sur une chaise haute. Les séances sont toutes en cours.

J’ai reçu à 17 h 54 un SMS, direction Lariboisière pour moi et en urgence. j’ai appelé un taxi moto et nous fonçons par un itinéraire tortueux, évitant m’a dit le motard à la fois les mauvais carrefours et les coins encore bouclés autour du Bataclan. Je le sens la soirée va être longue. Mais si je dois passer la nuit, tant pis, Aurore respirera encore demain matin j’en suis persuadé.

A 20 h, Julie Besnard et son mari s’assoient sur leur canapé. Le bébé est dans son landau et la Lettre à Elise s’égrenne mécaniquement dans le silence de la chambre. Il la prend dans ses bras, elle s’y blottit et bientôt laisse trainer ses mains. Ils ont une petite fenêtre de temps, peut-être. Sous peu, il soupire. Bientôt ils s’allongent.

… oui, mais le soleil va plus vite. Jailli de l’Adriatique, le soleil prend le départ à 5 h 46 Greenwich Time à Bari, Italie : le 19 novembre 2015 commence pour mes objets d’étude.

[valider les heures, Paris n’est pas « au milieu » du faisceau]


Incipit pour une mourante

« Moi, Theodore Reiser, écrivain, j’attire les gens qui sont réalistes, sensibles. Ceux qui me lisent sont contre les injustices de la vie. Je n’ai jamais eu d’autres lecteurs. Jamais je n’écrirai pour les partisans de l’ordre établi. La vie est une chose essentiellement changeante, triste, tragique et belle. et je l’aime. »
Les Etats-Désunis, Vladimir Pozner.

L’écriture me pose des questions pour ce rapport, bien plus finalement qu’à l’époque ou j’écrivais des articles, des reportages, des dossiers, des brèves et des longues : ces formes sont très codifiés et on ne m’a jamais dit : fais gonzo, coco…

Le cas est ici bien différent et j’ai le sentiment que mon écriture, mon style et mon approche seront en partie une réponse à la demande de ma commanditaire. Je ne saurais pas apporter bien sûr de preuve à cette affirmation, il s’agit d’une intuition.

La forme d’une collection de portraits seraient la plus logique : mais que fais-je alors agrippé à la poignée arrière d’une 250 cc et courant au chevet d’une femme seule ? Alors je relis, quand j’ai moment, dans mes souvenirs d’abord, puis sur les pages où ma mémoire me guide, dans les livres nerveusement cherchés et sortis de ma bibliothèque. Aujourd’hui, ce fut le livre de Vladimir Pozner, publié en 1938. Peut-être ce que les sociologues appelent une « enquête participante ».

Piloté par une infirmière, je parcours à nouveau tous ces couloirs et elle me fait entrer dans la chambre, sans plus de manière.

— Elle dort. Elle pourrait se réveiller et il sera bon alors que vous soyez là. Vous êtes de la famille ?

— Euh, …

— Qu’importe. Si ça bippe, j’arrive. Si je traine, appelez une collègue avec ce bouton, ici. A tout à l’heure.

Pas difficile de se faire une amie ou de rentrer dans sa famille, je me dis en souriant, il suffit de venir la voir deux ou trois fois sur son lit de mort.

Je m’assied, un peu comme la dernière fois, au niveau de la tête de lit. Mais plus confortablement, ça va durer. je n’ai pris ni livre ni ordinateur. Je souffle un moment, ouvre la bouteille d’eau qui est sur la table, range soigneusement mon manteau, mets en silencieux mon téléphone. Maintenant j’ai le temps à tuer.

Bien sûr j’y songe. je cherche la tablette numérique d’Aurore. Je la trouve dans sa table de nuit, je l’active.

Aurore eut bouger dans son sommeil et elle émet un grognement. Je m’aperçois alors qu’elle n’a plus de masque à oxygène. Serait-ce la dernière rémission ?

Je tremble, un long frisson. Je remets mon manteau. Dans le document ouvert, je lis :

« Ce jour-là, j’ai vu l’océan atlantique pour la première fois. D’abord en petit, dans les bassins du port des Sables où étaient garés des bateaux gigantesques. Ensuite sur la grande plage : c’était fantastique comme spectacle car, en plus des photos déjà vues, il y avait le vent, l’odeur, la possibilité de tourner la tête sans quitter le panorama, les drapeaux qui claquaient et cette mer : incroyablement grande et solide, tellement en mouvement sur le sable, infatiguable. Partout il y avait des bateaux et on pressait notre petit groupe pour rejoindre l’embarquement.

A la sortie du port, près du phare, nous attendait le vieux gréement de l’association. Dans le train la veille nous imaginions, excités, ce que ça pouvait être : cette fois nous descendions l’échelle vers le pont. Les animateurs et les éducateurs étaient aussi verts que nous pour certains d’entre eux. Mais on ne les charriait pas et eux non plus, ils nous lachaient la grappe à nous, les jeunes camés en cure des squats de Paris. Et le bateau partait !

Il roulait et tanguait — on m’a appris que ce n’est pas la même chose, « en rock’n’roll non plus, j’ai dit. Vaut mieux rouler. » Le moteur puait le pétrole âcre qui donne le malaise au ventre et faisait un sacré boucan. La voile, ce serait pour plus tard, parmi les autres bateaux suiveurs du départ de la course.

Et putain quelle course ! Le tour du monde, rien que ça. Plusieurs mois, seul, « sur la mer jolie » comme disait en te regardant avec ses yeux bleus, Yves, un ancien pompier de Paris. Ce jour-là, je me sentais forte pour décrocher — je croyais même que ça allait être facile. Je découvrais à nouveau qu’il existait de l’espace et des aventures à vivre, autres que des galères et trois rues autour la salle de concert où se poste le dealeur.

J’avais dix-neuf ans [ou 22, ou 26 ?] et … »

Mais Aurore se réveille, peut-être est-elle réveillée depuis quelques minutes et je ne m’en suis pas aperçu, occupé à lire.Je me précipite à lui prendre la main.

— Je suis là, lui dis-je bêtement. Comment vous sentez-vous ?

Elle veut répondre et renonce, déglutit, aspire de l’air. Elle sourit. Je devine qu’elle veut garder son souffle pour des paroles moins évidentes. C’est donc à moi de parler.

Elle me prend des mains la tablette et ouvre un mémo avec ces quelques lignes :

« Mon frère Michel est venu ce midi. Il doit suivre son déménagement mais il reviendra me voir. Je lui ai dit pour vous. Lui aussi. Je sais que votre enquête concerne la famille en fait, et pas moi par hasard. »

Je la regarde dans les yeux. Elle soutien mon regard et à ma grande surprise le détourne. Elle montre le mémo du menton, je poursuis.

« Je souhaiterais que vous reveniez, si vous le pouvez. Que je puisse vous laisser des affaires, comme cette tablette, et d’autres objets si mon frère est d’accord.

J’aimerais aussi s’il vous plait que vous dites à Lariboisière que vous êtes mon ami. Ca facilitera les choses.« 

— Egalement, ça me ferait très plaisir, souffle-t-elle lorsqu’elle comprend que j’ai tout lu mais que je reste la tête penchée sur le mémo en essayant de comprendre.

Lorsque je relève la tête, c’est elle qui me regarde, les yeux troublés. Elle essaye de se relever, je l’aide.

19/11/2015 17:23:53

J’enlève mon manteau et je la prends donc dans les bras, la soulève et l’assois contre les oreillers. Nous nous tenons encore ensuite. Elle a laissé de la place, je grimpe à côté d’elle dans le lit. Nous laissons nos têtes aller l’une contre l’autre. Nos mains se joignent. Je l’entend qui respire assez vite qui fait des efforts pour ne pas tousser. Moi je fais attention à ne pas respirer trop fort — nous sommes complémentaires là-dessus. Elle me demande :

— Ca va ?

— Oui, je crois. Je comprends un peu mieux pourquoi je me suis précipité ici dès que j’ai reçu le SMS.

— Tu travaillais ?

— Oui.

— Tu es mieux là !

Elle rit.

— Alors, pour qui travailles-tu, pourquoi sur notre famille ?

— Ca, je ne te le dirais qu’à une condition…

— Laquelle ?

— Que tu survives encore un petit bout de temps !

— Je te le promets !

Et elle tousse.

— Hélas, c’est un secret, je ne peux pas te dire cela.

— Quel menteur ! Je m’en fiche de toute façon. Je n’aime pas les espions : tu mourras avec ton secret — ou je mourrai sans ton secret — et tu en seras bien avancé…

— Non, personne ne mourra tout de suite.

— Ca doit être mon père derrière ça…

Elle baille.

— Rien que d’en parler, ça me fatigue. Laissons cela.

Elle ferme les yeux. Moi aussi. Je n’ai plus froid, ce lit d’hôpital devient presque confortable. Nous trouvons tous les deux une position plus allongée. Je songe que si elle part ce soir, elle ne sera pas seule.

J’hésite à la réveiller pour tout lui dire sur sa grand-mère. Et puis, et après, à quoi ça lui servirait de savoir ça sur quelqu’un qu’elle n’a jamais vu ?

Je suis réveillé une première fois par l’infirmière entrant dans la chambre, intigrée par l’absence de bruit. Elle bredouille et sort aussitôt. Et je suis réveillé une deuxième fois au petit matin par les bruits de l’arrivée dans le service d’une autre équipe. Aurore dort encore. Je lui laisse quelques lignes dans un mémo sur sa tablette.

Au bureau des infirmières, je redonne mon nom et mon numéro de téléphone, précisant que je suis un ami proche et qu’on peut me joindre n’importe quand. Dehors, je respire le petit matin de Paris si particulier, chimique, saturé de café, une odeur d’eau sale et de bois. Un air infiniment plus respirable que celui lourd de diesel du soir. Je m’arrête au bout du boulevard dans une brasserie et commande le petit déjeuner complet sur une table avec une nappe blanche. On s’empresse avec la nonchalance de service, snobinarde parisienne. Je suis sûr qu’ils vont appeler ça de la résistance, désormais !


Petitquatre2 :

Nous avions l’autonomie, elle était perdue, lui racontait Genta, albanaise du Kosovo, comme lui disaient ses parents. L’école était interdite aux Albanais, elle avait suivi sa scolarité chez un oncle professeur, l’école à la maison, disait-elle. Milosevic avait rompu tous les équilibres et armé son camp, puis la guerre avait passé. Mentor, qui allait avoir vingt ans comme elle, lui proposa de partir. Quitter le Kosovo. Quitter le théâtre des opérations de l’ex fédération yougoslave, quitter une mémoire enchaînée par dix ans de guerres. Elle décida de rester. Mentor partit seul.

L’irruption des guerres de l’ex-Yougoslavie dans la douceur exceptionnelle de ce mois de novembre réveillait des souvenirs de ma décennie parisienne, achevée en 1998. Mentor et moi étions attablés dans un café de la rue de Bretagne. J’avais eu ici mes quartiers, j’y reconnaissais le sol carrelé à damiers, le bois du comptoir, saluait un serveur déplumé qui ne semblait pas me reconnaître. Mentor nourrissait la conversation d’anecdotes, d’impressions fortes, il était pessimiste dans ses représentations, mais optimiste de volonté, comme dit un poncif. Il avait tourné la page arrivant à Paris en proposant des dessins à des fanzines où il déclamait ses idées pacifistes au côté d’Innocent, un étudiant géographe tutsi, et de Farid, un Algérois en licence de mathématiques qui savait de quoi il retournait en matière d’état de guerre. 90, décennie sanglante. Après quelques mois, Mentor avait trouvé une place dans une agence de pub puis s’était fait débaucher par le service communication d’une collectivité locale. Cela faisait deux heures que nous discutions et j’avais recueilli suffisamment d’éléments pour le moment. Nous devions nous revoir le 19 novembre près de la gare de Lyon.

La suite, eh bien, c’est une incroyable scène de panique de gens qui courent et crient dont je n’ai eu l’explication qu’au retour à l’hôtel : les attentats et une immense tristesse, une sidération. Mentor était reparti lui aussi, juste avant, dans le calme, à la nuit tombée. Il m’avait parlé de l’échec de la tentative d’apaisement d’Ibrahim Rugova face à la puissance serbe, il m’avait dit son sentiment d’être à l’à l’abri à Paris le soir, ces silhouettes entrevues sous les réverbères, son ivresse dans l’effervescence joyeuse de l’est parisien. Mentor semblait dire vrai. Il se savait rescapé, Pristina en toile de fonds. Mentor ne me dit rien de Bari, où il était né. Comment et quand était-il retourné au Kosovo ? Etait-ce son père qui avait retraversé l’Adriatique ? Dans quel but et pour jouer quel rôle ?


J’ai reçu plusieurs choses sur mon ordinateur ce soir : d’une part un message de Michel Ponti, le frère, qui me dit qu’il peut monter très vite sur Paris revoir sa soeur Aurore. Qu’il sera heureux à ce moment d’avoir une conversation avec moi. Je me doute de ce dont il veut me parler, il va me falloir vite modifier de façon crédible mes alibis. Et puis un lien pour télécharger un dossier : c’est Achille Matei qui m’envoie des photos, à première vue d’après-guerre.

Il n’ a pas encore documenté ces photos, il n’est pas sûr de tous les noms et lieux, son travail, me dit-il, est encore très parcellaire. Je les fais défilier rapidement à l’écran, ce n’est pas ce soir que je vais passer du temps dessus, j’ai sommeil.

Pourtant, voilà du nouveau : j’ai « perdu » la trace de Charlotte à la toute fin de la guerre. Et la voici, sans doute, sur certaines d’entre elles. J’aurai effectivement besoin de la science de Achille Matei car je ne parviens pas à identifier tous les lieux. Il n’est pas facile de savoir si, sur cette photo par exemple, Charlotte et Mercédès sa « mère adoptive » sont encore en Italie ou sur le chemin de la Yougoslavie — or, j’ignore si Charlotte y a suivi Mme Perón Fernandez. Cela serait une « bonne idée » (l’expression me vient mais elle n’a évidemment aucun sens en parlant d’un choix qui appartient à l’histoire) car alors je pourrai toujours m’appuyer sur mon apprenti historien, spécialiste de la Fédération Yougoslave.

Si le destin de Charlotte m’intéresse, c’est essentiellement pour retracer la courte vie de Stefano, mort à Naples en 1976. Et aussi car je connais le lien très fort et sentimental qui unit la fille et la mère, ainsi je m’approcherais du carctère tout de même, il faut l’avouer, intriguant de ma vieille dame.

Une photo retient mon attention, je ne sais pas exactement pourquoi. On y voit un groupe de femmes et d’hommes et 2 jeunes garçons. Les habits sont manifestement d’après-guerre, le drapeau est manifestement yougoslave. Je la regarde attentivement, il y a quelque chose de faux. Je décide de l’ouvrir sous Photoshop — il se trouve que j’ai suivi une formation récemment, très « encouragé » par l’agence privée chargée de mon évolution professionnelle suite à l’opportunité qu’on m’a offerte de développer mes talents ailleurs que dans mon entreprise. J’agrandis la zone, zoome très fortement et je pense repérer, oui, c’est cela, comme une fusion entre deux photos. Un personnage et un enfant ont été rajoutés au document que Achille Matei m’a envoyé.

Par contre, il m’est impossible de trancher : ce montage a-t-il été réalisé à l’époque ou peu après ? Est-ce un montage à l’ancienne, à l’argentique à partir des négatifs ou bien une tricherie récente à l’aide justement d’un logiciel de retouche ? La question me parait bien absurde : qui, aujourd’hui, aurait encore intérêt à truander ses contemporains sur ne telle photo banale ?

Hé bien il faut voir, ne pas repousser d’emblée des questions. J’irai voir un prochain jour Francis, mon formateur, ou François, qu’est photographe. Et je questionne tout de suite par messagerie Achille Matei : sait-il qui est sur la photo ?


Ca faisait dix ans que je n’étais pas retourné à Toulouse où me convia la jeune Janis, étudiante en espagnol. Elle avait laissé le Lot où son grand-père né à Liffré près de Rennes avait fini par s’installer, dans un environnement amical classiquement post-soixante-huitard : vieilles baraques retapées avec caravanes, élevages de chèvres et plantations de marijuana entre lesquelles jouait son père Federico enfant (Federico comme Garcia Lorca). Quelques fermes proprettes où venaient des militants de toutes parts, français et étrangers, italiens et espagnols notamment, dans un premier temps, puis Iraniens, Libanais. Quand Janis arriva, 68 n’était plus qu’un décor, et les caravanes avaient toutes disparues sauf une, toiture découpée par laquelle s’épanouissait un magnifique prunier.

Janis s’était décidée très tôt à mener une vie de citadine, à Toulouse dans un premier temps, à Séville ou en Amérique latine si ça se présentait. Son plan ? Etudier l’espagnol et se plonger si possible en master 2, c’est-à-dire dans deux ans, dans les archives des Indes à Séville, qui concentrent depuis 1785 les documents liés aux colonies espagnoles. L’idée du roi Charles III d’une écriture ou d’une réécriture de l’histoire de la colonisation s’opposant aux horreurs communément diffusées, notamment par l’Histoire des deux Indes de l’abbé Raynal, servirait de nouveau territoire à Janis pour entreprendre des recherches. Séville lui servirait aussi à approcher la guerre civile espagnole dont l’histoire s’était frayée un chemin dans l’obscurité des liens familiaux jusqu’à elle, depuis sa grand-mère née espagnole jusqu’à la fin du vingtième siècle, sans qu’elle ne soit amenée à rencontrer une seule fois sa grand-mère, qu’elle ne savait pas encore en vie. Devais-je lui apprendre qu’elle s’inquiétait de toute sa descendance ? Je devais poursuivre mon enquête sans lui livrer mon but.

20/11/2015 07:55:56

C’est Innocent qui me contacta, je devais le rencontrer le 19 novembre, il m’avait laissé un mot à mon hôtel. Comme chaque fois que je remontais la rue Truffaut vers la place Clichy, il me semblait évoluer dans un décor miniaturisé sous l’effet des lampadaires qui sculptaient les façades. Nulle trace des vents qui concernaient Nantes d’où mon fils m’avait appelé une heure plus tôt. Comme souvent, la rue Truffaut était telle qu’en elle-même irrémédiablement calme. J’accélérais le pas au niveau du commissariat encombré de voitures et deux roues, puis débouchant place Clichy je décidais d’aller à pied jusqu’à Saint-Lazare. Innocent avait quitté Paris depuis un an et me donnait rendez-vous dans une brasserie du neuvième arrondissement d’où il pourrait assez rapidement rejoindre Saint-Ouen. Il se fit l’interprète de Mentor qui ne nous rejoindrait que vers 21 heures. Il était maître de conférence en géographie à Paris VIII et me relatait les relations tendues entre Washington et Kigali ces jours derniers après que le président rwandais Paul Kagamé avait fait adopter une réforme constitutionnelle qui lui permettait de se présenter pour un troisième mandat, et lui permettait potentiellement de diriger le pays jusqu’en 2034. Innocent était profondément choqué par ce qui venait de se produire à Paris. Qu’avait ce massacre en commun avec la folie qui avait saisi les hommes au Rwanda il y a plus de vingt ans ? Quels était ses ressorts, m’interrogeait-il en dépliant un exemplaire de Libé ? Le mal il le savait devait être étudié chez l’homme, il s’agissait d’en examiner la variété des manifestations à l’aune des tragédies du siècle passé. Mais personnellement non, il n’avait jamais voulu s’attacher à ces question qui le brûlaient, du moins pas officiellement dans ses recherches. La tragédie rwandaise ? Il avait préféré servir de témoin pour éclairer les recherches de collègues universitaires. Mentor arriva finalement comme prévu à 21 heures, à scooter cette fois.

Je devais mettre à profit cette deuxième rencontre avec Mentor pour m’assurer que je pouvais lui faire confiance. J’avais besoin de connaître ce qui était arrivé à son père pour m’aider à comprendre si Trouver son Nom me cachait quelque chose que je ne devais pas savoir. Jouer les détectives pour elle et être payé par elle ne me suffisait plus si je ne pouvais tout d’abord éclaircir la situation, peu importe les conséquences.


887 contre 6, le combat semble inégal, le combat semble perdu.
Le combat est inégal et semble perdu.
Le combat est inégal mais n’est pas gagné.
Grâce à ces six-là, la flamme n’est pas éteinte et il y aura un septième à la porter.

Et s’il le faut ce sera moi.

On nous a bourré le crâne que la défense était la meilleure des attaques — ou l’inverse : mais les temps ont changé depuis le retour de l’offensive. La défaite n’est pas certaine mais la victoire reste surtout possible ! Voici comment il faudrait présenter la chose au combattant. C’est d’ailleurs ce que pense le poisson du même nom. Car, comme nous tous, le poisson n’a plus la mémoire de ce qu’il a été question quelques minutes plus tôt.

Relisez le début.

Et recommençons :

Comment distinguer un militant d’un combattant ? C’est assez facile sur le plan de la violence, ce l’est moins sur le plan de la cause et des objectifs. Ceux-ci dépendent du contexte, mais le contexte, c’est aussi ce qui confond le sympathisant du rêveur.

On s’en fout : le combattant peut gagner, le militant ne gagne jamais. Et c’est pourquoi ce n’est pas productif de proposer l’image d’un poisson coloré à un militant dans un bocal — Vous avez remarqué que nombre de locaux de syndicats s’appelaient le bocal ? D’où qu’ils soyent agités ?

Alors, quelle image présenter à un militant ? La plupart vont hélas suggérer l’image d’une tranchée, d’une tranchée artère ou d’une trachée haltère, ou altérée ?, hein ! Hé bien moi je vous dit non ! Je vous dis non, l’image à présenter à un vrai terroriste — euh, non — à un vrai militant, c’est l’image de la Statue de la Liberté…

Vous riez ?, vous avez le droit — encore ! Mais, si vous réflechissez, il y a une similitude entre le terroriste et le militant : ils n’atteindront jamais, vous m’entendez ?, jamais leur but. Car le but est ce qui les caractérise. Ils ont un but social ou politique et sauf à réfléchir, ce dont ni vous ni moi ni le terroriste ni le militant n’est capable de faire — sauf ceux qui sont vous et moi — sommes incapables de distinguer du bonheur. Car vous comme moi nous avons eu l’envie de taper violemment sur la bouille de celui-là qui nous semble être le parfait connard et surtout — car être connard n’est pas un crime encore moins être un criminel –, la saleté, la crevure, l’innatentioné, l’immanquable de la connerie, le pustule de la vie, le cor de l’humanité. Oui. Ok. Bon. Bref : t’as atteint le but ? T’es mort.

Alors que si tu m’apprivoise….

Si la guerre t’apprivoise ? Quelle question !, tu es mort !

Awk, Awk, Awk ! Le comédien te dis : je t’embobobine mais le jeu auquel tu joue contient la règle que tu ne t’en t’aperçois pas.

Do you believe this, to be true ?

Awk, Awk, le corbeau hurle à ta mort, il la veut et tu es presque mort toi qui la désire encore. Et, Awk, Gling, finissons la guerre, hop !, l’Espagne n’a de rêves qu’éveillés.


Je me réveille, alors ? J’ai rêvé ou je me suis endormi au dernier comique engagé pour faire rire les troupes.

Les questions restent et je me les pose ces questions alors que je suis pile-poile sur le front du front, celui qui touche l’ennemi, là où les bisons ou plein de sortes d’animaux se confrontent avec des chocs — dits « frontaux » bien sûr — qui ressemblent, plus que foutrement, à la guerre — et merde. J’y suis, pourquoi moi ?

Ils sont 887 contre nous six.

Le compte est assez facile à tenir, d’ailleurs ils ont pris bien soin de nous en informer par haut-parleur : « Nous étions un régiment, vous nous avez pris, oui, dix camarades par balles et trois évacués avec des seringues dans les bras. Maintenant défendez, si vous le pouvez encore, vos positions : nous attaquons cette nuit. »

Ils sont donc 887 contre nous six. Cela ne signifie pas qu’il faut qu’autant meurent à proportion que nous sommes à défendre la baraque. Cela signifie juste que nous sommes vaincus sur ce coup-là manu militari. Si un ou une seule personne s’enfuit d’entre nous, nous aurons gagné cette bataille.

Va-t-en savoir ?

Alors il faut s’organiser. Ne pleurez pas, organisez-vous, a dit je crois un syndicaliste fusillé aux USA — vous avez oublié que c’était la norme ? Je recharge mon fusil et le passe à mon voisin de tranchée. Lui va mourir, il me remercie pour le Lebel. Il me fait signe silencieusement de ses yeux :

— Vas-y, ton rôle est là-bas. Soit le cinquième !

Ok, je me range à ma place, la cinquième. Le silence est total et là j’ai le temps d’un peu penser, comme un malade sur le lit de la mort. Que défend-on alors, la mort ou la vie. Viva la vida ou Viva la muerte ! Je défend la vie en mourant et je vis en célébrant et en bénissant, moi-même, ma mort ! Est-ce que l’un est plus crédible que l’autre ? Bien sûr que non.

Alors, la République ? Nous sommes six : il est bien temps d’organiser les pouvoirs et d’appeler à Valmy ! Tout est mort sauf quelques-uns d’entre nous et,…

Putain, la balle est passé pas loin celle-là.

Je cours dans la maigre tranchée ouverte devant moi, prêt à faire volte-face et presser la détente, de façon convulsive. Alors qu’une explosion derrière moi me propulse en avant et je trébuche sur une pierre et je pense que tout est fini mais que je vois devant moi une ouverture :

Je bondis comme un camé, la baïonnette en avant, c’est-à-dire le dos enroulé et le fusil que je lance par la crosse. Mon geste d’évèque est béni car je ne rencontre aucune résistance et encore mieux, me voilà seul en dehors de toute ligne.

Le « Je » s’estompe et rien ne me retient plus. La terre explose autour de moi et je l’apprête à bondir en l’air sur une motte de terre de mort emportée par les débris d’un schrapnel. Comment se sera possible que ce soit ça qui un jour décide d’être le seul, la bougie, la sentinelle, la Veilleuse, l’échappée des sabres, la déserteuse des goupillons, la rénégate des Républiques ?

Et pourtant, dans ma liberté même de débris d’obus et d’éclat d’étoiles de guerres passées (StarWars), dans l’espace même que m’octroie le droit de revendiquer de n’avoir jamais été une victime de quelque réalité que je considérai vraie : je vis et ne réclame rien d’autre que laisser à la politique la liberté, à la biologie la simple et unique possibilité, à la mathématique l’algorithme ou à l’esprit l’imagination d’être une porte possible, un avenir pensable, impossible mais non évacuable.

Ni militant ni combattant, avec rien dans les poches, je me sentais l’Ulysse revenant à Ithaque sans fils, sans Pénélope, sans but ni légitimité, sans rivaux particulier mais la foule entière me huant, ni oripeaux ni ors bronze du passé. Mais juste la cible des anneaux justes alignés, mais juste la pointe de la flèche que me désignerait n’importe quel prétendant me disant : Vise. Es-tu capable de viser d’ici même avec ta flèche courbe à force que tu l’ais transporté avec toi, sur ton dos ?

Ils me diraient :

— Vise.

Et je viserai : sorti cinquième de la quelconque colonne des citoyens, je serai le dernier à faire peur aux 887 autres, le premier de la liste, le dernier pire classé des cancres, le dernier libertaire à choisir la dernière vague pour lancer l’ultime cri primal de l’espèce humaine.

Et je mourrai à tes pieds.

Tes pieds pris dans la gangue des multiples choix entrecroisés des libertés que tu te seras choisis. Mais moi je ramperai encore et je toperai, pour le relais, dans une seule main de tes camarades de circonstance, cela veut dire par hasard bénévole et :

Le tour sera joué.


Et non, pas encore. Ils sont huit cents et nous ne sommes que quelques individualités, six si l’on compte les épées de l’époque — l’épépoque, voire l’épéepoke : je propose que nous discutions sereinement de ces idées, calmement, au lendemain de l’Apocalypse.

21/11/2015 23:35:23

Un orientaliste, aujourd’hui, c’est bien. Ne pas être étroit d’esprit aussi.
(F. Testu, conversation privée.)

Achille Matei m’a servi en réponse à ma demande sur la photo truquée une réponse si extravagante que j’en reste coi : cette photo, elle-même fruit d’un trucage, ne serait donc authentique qu’ainsi, « dé-truquée » si l’on peut dire, c’est-à-dire corrigée. Achille Matei assume cette ré-action et la justifie par son agnosticisme, à la fois historique et universitaire, politique aussi je pense.

Je me trouve du coup face à plusieurs failles.

Une, temporelle (quelle date attribuer à ce document historique, ou à ces empilements de documents, chacun ayant sa « valeur » propre) ; une autre éthique (comment intégrer dans mon enquête un mensonge assumé, venant sans vergogne d’un universitaire) et enfin, délicate, la faille historique : si, comme me le dit Achille Matei, le personnage « rajouté » à la photo et son « fils » sont Elias Matéi et le Nihiliste, que dire de la femme immédiatement à leur droite sur a photo ? Il n’est pas évident de voir en elle, sans discution et recherche, Mercédès Perón Fernandez.

La première faille peut se combler relativement facilement, tenant pour acquis que Elias Matéi est né en 1955 et que le garçon qu’on voit sur la photo est bien lui. Il a une dizaine d’années, ce qui nous mène vers le milieu des années soixante. Si jamais il y a décalage temporel, ce sont des « inconnus » de la famille, des personnes qui n’auraient rien à voir avec notre histoire. Dans ce cas, il faudrait donc se concentrer sur la partie droite de la photo — c’est-à-dire à gauche de ces personnes rajoutées : ce qui ouvre l’hypothèse « remplissage », de parfaits inconnus pris au hasard dans une photo prise ces jours-là dans le même cadre et rajoutés dans celle-ci pour masquer a partie droite du groupe.

Intuitivement, cette piste me séduit. Sans doute ou peut-être parce qu’elle réduit les possibilités ? J’ai moi-même mes failles bien sûr. A deuxième réflexion, la piste n’est pas moins simple que les autres : si le lieu et le type de prise de vue (des bancs, le mur de fond, le cadre, la sûreté de la lumière, l’assurance d’une photo prise à partir d’un appareil mis sur pied) sont pérennes, il me faudrait — à moi ou à Achille Matei — chercher du côté des archives municipales de ce village. Celui-ci n’étant pas encore identifié, mais le fait qu’il y ait des archives structurées en photographies constituerait de fait un indice important de son identification. Résumons cette hypothèse : quelqu’un aurait jugé bon de remplacer les gens placés à la droite d groupe ; par un homme et son « fils », hasard ou signification, il faut prévoir les cas ; quelqu’un ayant accès dans le temps et l’espace à la collection de photos municipales des années immédiatement antérieures.

L’hypothèse pas encore formellement fixée à ce jour consisterait à prendre comme réalité le fait que le montage ait été réalisé quelques années ou un peu plus longtemps après les deux photos originales. Dans ce cas, la complication par rapport à ce qui a été évoqué juste au-dessus ne se situe pas dans l’accès aux sources — le problème demeure cependant entier — mais dans la justification a posteriori, quasi posthume de tricher une réalité. Et là, on s’approche de la question éthique mentionnée un peu plus haut, et peut-être touche-t-on à la recherche scientifique historique, version polardesque et criminolagoristétique : pourquoi quelque chose sinon rien ? Nous affleurons la surface des choses vraies car ce dont on ne peut douter, c’est que la photo montre quelque chose : ce qu’il y a à cacher n’est donc pas rien (sauf à penser à un canular, vérité défintive des allatoyahs de la Non-Croyance !).

J’en suis désormais à soupconner Achille Matei de faux et d’usage de faux à mon égard et en même temps je n’y crois pas. Mais bon, examinons l’hypothèse : il y a là un certain nombre de justifications possibles qui pourraient, selon le personnage que je connais, tenir en ces simples mots :

Blitzkrieg Bop
Hey ho, let’s go!
(The Ramones.)

ou encore :

I’m a runaway son of the nuclear A-bomb
I am a world’s forgotten boy
(The Stoogees.)

Mais le héro de la reconstruction de la Yougoslvavie dans des médias corrects pourrait avoir été également tenté de pourrir une photo qui n’avait, à la base, aucun sens. Aucun sens pour son contemporain mais un paquet d’interprétations pour les successeurs.

Je ne crois pas en la prescience des gens qui sont en capacité de le faire : j’écarte d’emblée cette idée que la photo veut dire plus qu’elle ne montre. Je ne retiens comme autre possible possible que la photo cache quelqu’un.

D’où les conjonctions que j’entrevois désormais :

  • Une seule planète alignée avec elle-même, l’hypothèse d’une photo sans sens, inutile, dans laquelle des points et des pixels s’entrelacent dans un vain effort pour signifier le doute et l’inanité de toute explication sur n’importe quel évènement qui pourrait arriver dans le monde civilisé et au-delà ;
  • Deux planètes s’alignent subitement et se font un clin d’oeil : Achille Matei a voulu soit montrer soit cacher quelque chose qui est de l’ordre de la honte évidemment : que peut-il en avoir à foutre des années passées en Yougolavie et des filles qui trainaient autour de son gran-père ? Je le demande.
  • Trois, quatre ou plus de cinq astres s’alignent et demandent eux-aussi à signifier quelque chose (ce que l’homme scientifique, par exemple, a toujours jusqu’à présent refusé à la Lune, jugée peu fiable) ;
  • Et tout autre explication possible et raisonnablement littéraire.

Je convoque donc ici ce soir à la fois les fantômes des gens morts et les spectres des consciences qui semblent se mouvoir encore dans l’espace réduit que l’on appelle la réalité — pour moi très distinct de la Vallée des Larmes et de l’Ici-Bas basique. Donc, que ceux qui sont à la fois réels et captés dans le faisceau des présomptions se lèvent et racontent leur histoire : là commence un vrai, nouveau roman? aussi court et vrai que I Wanna Be Sedated.

J’envoie un message discret à Achille Matei, lui signifiant ma compréhension de son acte et, par là-même, lui expliquant aussi que toute photo est traitrise de celui ou de celle qui appuie sur le bouton et traitrise du bouton par rapport à celui ou celle qui le déclenche. Et, aujourd’hui, ce rapport de tricherie extuplé par tous ceux qui ont accès à la photo ou à un de ses avatars numériques, eux-même originaux et sources d’une descendance imagique profonde et lente.


La femme immédiatement à droite du Nihiliste — si l’on admet que ce peut-être lui — n’est pas Mercédès Perón Fernandez bien sûr. Ni aucune autre du groupe, elles sont trop jeunes. On dirait une grande famille, ou une équipe de sport ou le lendemain d’une fête arrosée et joyeuse devant un bâtiment qui pourrait être un cabaret. Je regarde la photo, encore et encore, cherchant la femme comme le veut l’expression policière. Et si la solution était en dehors de ce cadre mental, s’il fallait chercher non la femme mais l’homme ou… l’enfant ?

Comment ne l’ai-je pas remarqué avant ? Le garçonnet — imaginons que ce puisse être Elias Matéi — a le regard de côté, il n’est pas face à l’appareil photo. Ce qu’il regarde doit être important au point de rater la petite célébration que constitue à l’époque une prise de vue de groupe. Je dézoome pour retrouver la vue d’ensemble et je fais l’effort de me mettre quasi physiquement à la place du petit garçon, à ce moment-là : je regarde quoi ? Je regarde qui ? Ma tête est droite, je ne regarde ni en l’air vers un arbre ou un adulte, ni vers le sol un chien ou un enfant plus petit. Je ne me penche pas comme si je cherchais à regarder loin. J’ai une attitude très naturelle, très familière, de me tourner vers quelqu’un que je connais bien, qui partage ma vie. De ma taille, un autre enfant du même âge.

Ainsi, il m’apparait évident que sur cette photo, on a cherché à masquer plutôt qu’à rajouter, et le sujet disparu devait être un enfant, de l’âge ou de la taille de Elias Matéi. Si cet enfant était un simple ami ou un cousin lointain, il n’aurait pas fait l’objet d’un montage aussi fin. L’hypothèse est que l’enfant disparu a suffisamment d’importance pour le tricheur, j’imagine par exemple un jumeau de Elias Matéi — que je vais nommer Elias bis en attendant plus d’informations.

Cela signifie donc que Achille Matei a un oncle qu’il fait disparaitre d’une photo — sans doute un document très rare –, que la famille a une nouvelle branche si l’on peut dire, jusque là inconnue dans mon enquête. Pas complètement inattendue cependant, j’avais déjà noté le caractère un peu confus des notes et des propos de madame Perón Fernandez concernant sa période yougoslave en général, et l’enfant, les enfants qu’elle y avait eu en particulier. Du strict ressort de mon enquête, ces deux questions : ce jumeau a-t-il eu lui-même des enfants, qu’il me faudrait donc recencer ? Dans quelle mesure dois-je explorer ce côté obscur que m’a dévoilé, consciemment ou non, Achille Matei ?


Qu’est-ce que l‘urgence quotidienne, coincé dans les marais du Rwanda, m’interpelle Innocent ? Attendre le soir dans les marais, évoquer les scènes les plus terribles et se dire qu’on pourra atteindre encore une fois l’après-midi, qu’on pourra aller jusqu’au bout du jour ? Caché pendant que mère, frères, sœurs, cousins, voisins, se faisaient couper, ne portant que culotte déchirée, malade, affamé, essayant d’oublier les machettes qui s’abattent, tuerie que personne ailleurs ne croira, il respire, bruyamment. Sa voix du Rwanda porte doucement parce qu’il pense qu’au dehors on ne l’entendra pas. Le chant des victimes ne peut atteindre les oreilles alentour, dans ce café du douzième arrondissement de Paris sous le soleil qui décline et dans la plénitude du soir. Innocent relevant la tête vers moi, redressant ses lunettes, plissant des yeux, m’expliquant combien la pourriture des cadavres recouvre toute espèce de compréhension ici dans ce bar baigné du soleil que les arbres déplumés du boulevard. Et d’ailleurs que valait et que vaut aujourd’hui son témoignage ? N’est-il pas inaudible pendant qu’en France l’actualité économique occupe le devant de la scène ?

22/11/2015 17:30:20

Un mercredi après-midi, je rencontre Solange Perrin chez elle, à Saint-Malo. Elle habite en lotissement non loin de la Briantais, en amont du barrage sur la Rance. Elle m’offre le café et se tient prête à répondre à mes questions. Sa nièce Julie Besnard lui a expliqué les choses, ça facilite le contact. Deux de ses enfants, Julien, 17 ans et Ronan, 13 ans, sont mineurs et il n’est bien sûr pas question pour moi de les aborder sans l’accord et la supervision des parents. J’essaye de la mettre en confiance en lui parlant de moi, de l’intérêt que j’ai pour la sociologie et l’histoire des familles. En fait, je voudrais l’amener habilement sans éveiller ses soupçons à parler de ses parents. Il se trouve que Solange est la première enfant de Perón Fernandez que je rencontre, je n’ai pas eu à le faire jusqu’ici, les petits-enfants ayant retenu toute mon attention, mes efforts et mon temps. J’ai donc l’opportunité d’en apprendre sur Perón Fernandez cette fois par l’intime, une parole de l’intérieur de la famille, un témoignage direct. Ce n’est pas une priorité mais je veux profiter de l’occasion pour approcher l’intriguante madame Perón Fernandez.

— Est-ce que je vous vexerais si je qualifiais votre famille (vous, votre mari et vos trois fils) de « normale » ou « standard » ? Vous semblez particulièrement suivre de près la scolarité de vos enfants, votre famille semble très unie et soudée ?

— Non, je vous en prie, je ne suis pas vexée. Je pense que nous sommes, oui, la moyenne des familles moyennes ! Enfin, économiquement, nous sommes peut-être un peu plus à l’aise que les autres mais pour le reste, nous sommes désespéremment normaux. Est-ce que c’est bien ou mal pour votre enquête ?

— Ni bien ni mal, je suis un tout petit peu étonné de vous entendre, comment dire, revendiquer, presque, cette normalité ?

— Attention, normalité oui, banalité, c’est autre chose.

— Bien sûr.

— Et puis, est-ce que l’époque n’est pas un peu comme ça ? Est-ce qu’on nous demande pas chaque jour d’être comme tout le monde ?

— Vous pensez que ça a changé, disons par rapport à ce qu’on vécu vos parents ?

— Oh, mes parents… Oui, bien sûr. Ca ne devait pas être facile pour eux d’être « normaux » : c’est mon père qui nous a beaucoup élevées ma soeur et moi car ma mère a disparu j’avais sept ans.

— Ah, je suis désolé…

— C’est l’histoire, que voulez-vous !, on ne peut pas la changer. Ma mère est d’origine espagnole mais, pendant et après la guerre, a beaucoup voyagé. Elle a eu une vie… riche on va dire, mouvementée à ce que j’en sais. Elle nous a eu sur le tard, c’était un second mariage. Quand à mon père, s’occuper de ses deux filles l’a tôt fait rentrer dans le rang, lui qui était marginal, qui rêvait de vivre en communauté et tout ça. Alors, le côté normal des choses, c’est… une vraie nouveauté dans ma famille.

— Et cette histoire de famille, vous en avez parlé à vos fils ? Est-ce qu’ils ressentent cette… coupure dans votre histoire ?

— Non, je n’en parle pas. C’est ma vie, pas la leur.

— Mais vous prenez soin de ne pas faire comme votre mère, vous êtes très présente. Est-ce qu’il faut penser que vous lui en voulez ou que vous avez souffert gravement de son absence ?

— Je…

Elle hésite, se lève, se rassoit. Je l’encourage doucement à parler.

— Ma mère nous a aimé, j’en suis sûre. Mais j’ai le souvenir d’une personne distante, toujours en recul, en observation. Je vois encore son visage lorsque je lui racontais ma journée à l’école, avec ce sourire en coin, cette façon de dire « Amuse-moi » en quelque sorte. Elle était aussi un peu complexe à suivre : parfois elle était simple et parfois elle jouait la hautaine. Dans ces moments-là par exemple, elle ne touchait plus à rien dans la maison et c’était à Nathalie et moi de ranger, faire la cuisine, faire la vaisselle, tout ça. Je ne l’aimais beaucoup dans ces moments-là. Elle nous disait souvent « Il faut que vous appreniez à vous débrouiller ». Elle nous aimait mais je ne suis pas sûre qu’elle nous estimait. Moi, j’ai toujours manqué de confiance en moi, après.

Solange Perrin est documentaliste en collège mais je devine qu’elle aurait rêvé d’autre chose. Sans doute que passer un concours, la réussite étant le gage ensuite d’une sécurité d’emploi, dans une filière transversale et généraliste, là où de solides apprentissages et une réussite scolaire dans une matière ne sont pas nécessaires.

Son mari est consultant informatique, avec beaucoup de missions chapeautées par la chambre de commerce et le port. Il a aussi mis un pied sur les îles anglo-normandes avec quelques clients fidèles.

L’ainé des fils, Guillaume, a vingt ans. Il est étudiant en Staps à Rennes. Il revient tous les weekends, machine à linge, courses, fête rituelle du samedi soir, grasse matinée, repas dominical et retour en co-voiturage. Depuis qu’il est à Rennes, Solange Perrin et son mari partent moins en excursion ou voir des amis la fin de semaine, pour accueillir leur fils.

Julien, 17 ans, le puisné, rêve de partir lui aussi de la maison. Non que ça s’y passe mal mais c’est normal, c’est l’âge, le moment où l’attirance d’une vie autonome et libre devient très forte car on s’en croit capable. Reste le problème, le passage obligé du baccalauréat : impossible de brusquer les choses, il faut prendre patience, subir la peine, prouver à tous qu’on est comme les autres, qu’on a nous aussi réussi, qu’on a passé la ligne. L’année prochaine, Julien compte s’inscrire en IUT. Il passe son temps sur son ordinateur, la famille Perrin a un beau site Internet auto-hébergé, des adresses méls en six.fr et un réseau social privé *Diaspora (ce dernier servant surtout à Julien pour communiquer avec sa copine du moment, Rosa).

Ronan, le benjamin a treize ans. Il est en quatrième au collège Charcot. Passionné de métal (la musique, pas la matière), il s’escrime chaque soir (et le matin s’il le peut) sur sa guitare noire à reproduire tous les succès mais aussi les titres plus confidentiels de Métallica, Voïvod, Napalm Death ou Morkelviz. Pas d’avenir pour lui sinon en faire sa vie. L’école, il aime en ce qu’elle lui apporte méthode et rigueur : Ronan se prétend rationnel et à déjà planifié son apprentissage technique, cela fait longtemps que le rock’n’roll est affaire d’intellos, que les mauvais garçons le délaissent.

Les deux garçons sont sortis ce début d’après-midi, l’un à son entrainement de handball, l’autre au Fablab. Ils vont rentrer tout à l’heure et je pourrai leur parler un moment. Solange Perrin s’excuse, elle doit aider quelques minutes sa voisine. Je me lève et fait le tour du salon. Les porte-fenêtres donnent sur l’arrière mais la vue, passée quelques arbustes, buttent sur une haute haie de sapin. La cheminée est propre, elle n’a pas encore servi cet hiver. Les porte-photos clament les étapes franchies par la famille et s’attachent à montrer les sourires de ses cinq membres. Juste à côté de l’un deux, posé sur un guéridon, un portrait de Perón Fernandez. Image Polaroïd à la tonalité jaune, image qui saisit le portrait et l’expression calme et distante, légèrement souriante, de la maman, de l’épouse — pas forcément de la femme. Ce guéridon détonne je m’en rends compte parmi les meubles plutôt de style moderne. Celui-ci est une pièce d’antiquaire, c’est surprenant. Un cadeau ou, pourquoi pas, une pièce de famille. De laquelle, celle du mari ou de la mère ?

Solange Perrin revient et nous discutons à nouveau en attendant les garçons.

— Ils vivent une époque et un monde très différents du nôtre : ils ont des téléphones et Internet. C’est assez fabuleux comme il savent tout un tas de choses qu’il n’ont pas appris à l’école par exemple. Ils en savent dix fois plus que moi à leur âge, c’est bien ! Je ne supporte pas, vous savez ?, la nostalgie Casimir, Bonne Nuit les petits ou Goldorak : il y a des gens de mon âge qui collectionnent les objets, savent chanter les génériques par coeur, ils ont tout une connivence entre eux de répliques, d’attitudes et de détails. Hé bien moi, ça me rend malade, ça me renvoit au temps où on n’avait qu’une chaine de télé en gros, il n’y avait aucune diversité, on nous amusait le mercredi après-midi comme des marionnettes ! C’est normal que les gens ont l’impression que c’est leur culture : on avait que ça. Les jeunes, mes fils, ils ont aujourd’hui plusieurs cultures qui se superposent, ils peuvent choisir — enfin, un peu plus que nous. J’aimerais bien avoir leur âge maintenant, ne plus se poser de question inutile, toujours être connectée, avancer avec ça dans l’immédiateté.

Ca y est les voilà : le grand derrière, le petit devant ils entrent dans le salon. En baskets tous les deux, casquettes sur la tête, blouson ou veste, c’est au choix. Ils se ressemblent si on s’attarde cinq minutes sur leurs bouilles lisses, boutonneuse pour le grand. Les présentations sont faites, ils étaient prévenus et nous commençons avec Julien — Ronan devant prendre une douche. La famille a choisi de répondre à mes questions ensemble, d’entendre et de réagir en commun.

Ce qui les motive ? L’avenir. La possibilité qu’ils acquièrent d’influer sur la réalité, de construire, de prendre leur rôle. Leurs peurs ? L’extrémisme. Et les famines, le manque d’eau dans le monde et les cataclysmes causés par le réchauffement. Leurs drogues ? La musique sans hésitation, l’herbe et les réseaux sociaux, là où ça se passe. Comment vous voyez vos parents ? — Tous les jours ! Ils rient et blaguent volontiers.

— Et la dame, là, dans la photo, c’est qui ?

— C’est grand-mère. On l’a jamais vu. On connait mieux la famille de papa.

Je vais ce soir reprendre le TGV et j’ai convenu d’un rendez-vous avec Guillaume. Ses deux frères le cite en parlent souvent, il compte beaucoup pour eux.

23/11/2015 10:10:09

« Le trait dominant de la sensibilité individualiste est en effet celui-ci : le sentiment de la « différence » humaine, de l’unicité des personnes. »

« L’unicité du moi ne va pas sans instantanéité. »

« On voit que l’individualisme est essentiellement un pessimisme social. »

(citations extraites de la La Sensibilité individualiste, Georges Palante, paru sous le titre original Anarchisme et individualisme. Etude de psychologie sociale, Revue philosophique, 1907 ; reéd. Folle Avoine, 1990, préface de Michel Onfray.)

(Guillaume) — Ma volonté, c’est de partir un peu plus loin encore. Je fais ces étude Staps (sciences et techniques des activités physiques et sportives, NDA) et ensuite, je m’engage. Sous-officier, d’abord, ou aspirant je verrai bien. Pour l’action et le terrain en tout cas, les opés extérieures. A Saint-Malo, j’ai pas mal de copains marins ou qui veulent le devenir. Mais pour moi, ce ne sera pas la Marine ou les pompiers : ça c’est côté eau, moi je suis côté feu. L’armée de terre, l’artillerie, ça c’est bon. Mais je ne vais pas me précipiter aujourd’hui, suite aux attentats, à courir au recrutement. Je veux préparer mon entrée au niveau que je veux. L’armée, il leur faudra bien des diplômés aussi.

Je n’en ai pas encore parlé aux parents. Ils pensent que je vais devenir prof, éducateur ou un métier comme ça. Ca, ça ne m’intéresse pas, ou alors, je vais un être un prof à grosses chaussures, un éduc’ par balle disons. Ca risque de ne pas être facile pour eux de me savoir parti n’importe où comme ça, dans des endroits dangereux. Ils sont plutôt casaniers et pas vraiment militaristes. Pour mes frères, je ne sais pas trop. Ils sont jeunes et trop dans leur monde je crois. Leurs mondes un peu douillets, l’ordinateur pour l’un, une musique en forme de secte baba cool pour l’autre. Il y en a un qui like et l’autre qui dessine des croix à l’envers : je ne suis pas sûr que ça va nous sauver le monde.

Oui, bien sûr qu’il va falloir se défendre avec des armes et des obus, qu’est-ce que vous croyez ? Que tout le reste du monde va devenir gentil avec nous, comme ça, du jour au lendemain ? Moi, ça m’étonnerait. Il va falloir aller régler des problèmes, là-bas, si on ne veut plus de problème chez nous. Sans compter que tout va s’aggraver avec l’écologie, vous savez.

Je vis seul. J’ai quelques aventures comme ça mais je ne veux pas « m’engager » dans ce sens-là. Les mecs que je rencontre, ils comprennent. C’est courant dans notre milieu. Je suis gay, je suis homosexuel, ce ne sera pas forcément simple pour moi dans l’armée. Mais je suis confiant et je veux que les choses changent, avancent en plus de respect aussi.

Voilà, j’espère que vous avez tout bien noté parce que pour votre reportage là, dans quelques mois, je ne sais pas où je serai. En même temps, vous pouvez me rayer de la liste aussi, ça ne me dérange pas d’être rayé. Il en faut, à chaque époque il en faut des gars qui soient rayés de liste. Le jour J, voilà, pan, des rangs entiers de jeunes soldats, en 14, des lignes entières, en Algérie, une génération… Alors voilà, c’est mon tour, je suis d’accord. Ok pour le boulot, je suis volontaire. Pour mes frères, je veux bien le faire pour mes frères. Que Ronan gribouille ses lettres sataniques, qu’il s’entraine à écrire en gothique, qu’il s’entraine au chant guttural, à se maquiller en noir et à pousser à fond sa gratte. Que l’autre caresse des chatons virtuels et balance des lol et des pdr à toutes ses phrases, qu’il signe toutes les pétitions inutiles qui circulent pour toutes les causes possibles, qu’il bidouille l’électronique pour réguler le chauffage à la maison, tout ça. Et pour les parents bien sûr. Moi je serai le Gardien.

Non, je ne me sens pas exclu, j’assume, c’est différent. C’est une question d’héritage, on nait ici et pas ailleurs, alors il faut assumer.


A Paris, j’accueille Michel, comme prévu vient visiter sa soeur et compte en profiter pour discuter avec moi, de mon enquête.

— Alors, ce déménagement en Bretagne, lui démandé-je. Ou êtes-vous installé maintenant ?

— Au fin fond de la baie de Saint-Brieuc, à Hillion, tout près d’Yffignac.

— Ah !, le pays de Cripure !

— Comment ?

— Oui, le pays du Sang Noir, celui du philosophe Georges Palante, auteur notamment de la Sensibilité individualiste et de Louis Guilloux. Mais laissez cela, que vouliez-vous me demander ?

— Il manque quelque chose à votre histoire : vous interrogez sans le dire plusieurs membres de la famille. Votre alibi ne tient plus. je voudrais savoir pour qui et pour quoi vous travaillez.

— Et si je refuse ?

— J’embarque ma soeur ailleurs et vous ne la verrez plus. Je préviens tout le monde de vous fermer la porte au nez.

Je le sens presque menaçant, physiquement tendu et prêt à un geste brusque. Je décide de changer ma défense — qui consistait à jurer haut et fort de ma bonne foi, quelques faux en appui de ma thèse, papiers édités ce matin même — et je l’amadoue :

— Vous agissez là en chef de famille ! Je sens qu’on vous écoute et vos frères et soeurs, cousins et cousines vous font confiance.

— Oui, euh… je crois.

— Et peut-être aussi la famille par alliance, celle du deuxième mariage de votre mère ? Ils vous écouteraient j’en suis sûr…

— Je les connais un peu, c’est tout, je sais qu’ils existent. Mais oui, sans doute, ils…

— C’est donc avec vous que je dois parler franchement.

— Oui, c’est ça.

— Asseyons-nous, lui proposé-je alors.

Je reprends avec lui, prudemment et en surveillant ses réactions, les membres de la famille, y compris celle de Louis-Marie Deux. Je comprends assez vite que Ponti a une idée assez précise de la vie de sa grand-mère, sauf de l’épisode yougoslave pour lequel c’est assez flou : il ne semble pas connaitre l’existence de ses cousins Achille et Mentor Matei.

Il est par contre tout à fait au courant de Charlotte :

— C’est une figure connue de mon enfance, j’ai souvent entendu mon père en parler comme de la tante espagnole ou italienne, avec qui il fallait compter. L’image de ma grand-mère, c’est juste un passage : quelqu’un qui a eut une vie mouvementée, guerrière, des enfants ici, et puis qui est repartie refaire tout ailleurs.

— Et comment cela s’est passé lorsqu’elle est venue s’installer en France avec Louis-Marie Deux, son deuxième mari ?

— Mon père est devenu encore plus taciturne. Il n’a pas fait d’obstacle au mariage, c’est-à-dire qu’en gros il n’a pas contesté la procédure de divorce et tout ça. Il aurait pu, à l’époque. La famille Louis-Marie Deux s’est installée à l’autre bout de la France, on a eu des nouvelles éparses, voilà.

— En fait, je m’intéresse aux familles issues des migrations de la guerre… Vous comprenez, c’est un sujet qui peut être délicat dans certains cas et, parfois, je préfère avancer masqué dans un premier temps. Voilà, vous voyez, des familles où il y a eu des enfants de soldats, italiens, allemands, c’est pas facile… Des Américains aussi.

— Ah…

— Oui, des Yougoslaves aussi, ça se voit…

— Des Yougoslaves, ah bon ?

— Oui… Jamais entendu parler de ce sujet autour de vous ? Non ?… C’est pourtant passé à la télé, conclus-je afin de ne pas éveiller trop les soupçons.

Michel Ponti est en pleine réflexion. Je le laisse faire. Rien ne vaut, pour convaincre quelqu’un, le laisser aller sur son propre chemin.

— J’ai deux questions, dit-il soudain en me regardant dans les yeux.

— Je vous en prie.

— Vous avez donc retrouvé tous les membres de la famille, j’entends la grande famille ?

— Je crois, mais il me reste quelques doutes. Vous savez, la guerre…

— Ah ? J’ai quelques archives de mon père chez moi, il faudrait que je les ressorte. Vous pourriez venir les consulter, n’est-ce-pas ?

— Cela peut m’intéresser, oui (je suis coincé, il faut que j’accepte). Et vous aviez une autre question ?

— Oui. Quelle relation avez-vous avec ma soeur ?

— Euh… Votre question n’est pas facile… Il me semble que nous nous attachons l’un à l’autre même la situation n’est pas… appropriée en ce moment.

— Elle m’a dit quelque chose de similaire de son côté… je crois que vous êtes en train de rentrer dans la famille, n’est-ce-pas, beau-frère ?


J’entends parler à la radio de « fiches S » alors que moi, je suis justement en train d’en rédiger, des fiches. Et d’espionner, d’enquêter. Une go-pro, un micro et me voilà espion, l’Echelon de la famille, le MI5 des Perón Fernandez ! Je ne sais pas l’heure, dimanche, où je mettrai un point final à ce rapport, mais je me promets de mettre dans mon sac la bouteille de champagne qui est dans le frigo et de filer à Lariboisière voir Aurore. J’ai passé autant de temps à prendre des notes qu’à rédiger soigneusement ma version « notariée » comme je l’appelle, toute sèche et morte. Mais indispensable, je dois m’en convaincre chaque soir : qu’est-ce que mon opinion ou les aléas de mon enquête ont à voir avec ma mission ? En vérité, je ne sais pas. N’est-ce pas trop faire partie moi-même de la race des « lâches heureux » dont parle Leconte de Lisle, qui par souci constant de conformisme a rendu la société lisse de toute friction ?


Est-ce que quelqu’un connait un jet privé pas cher ? J’ai le sentiment que pour mener mon travail à bien, il me faudrait parcourir encore l’Europe et aller par exemple accompagner Achille dans ses archives à l’université de Bari, consulter les dossiers à Saint-Brieuc de Michel, pourquoi pas un saut en Yougoslavie ou encore à Malte… Le tout en rentrant chaque soir à Paris travailler au calme de la chambre d’Aurore, quand elle s’endort et que je travaille sur la petite table d’hôpital. Table sur laquelle j’ai posé une lumière de LED et une rallonge électrique. Le bip du monitoring, la respiration sonore d’Aurore, les successions régulières de bruit et de silence dans les couloirs m’apaisent fortement et rythme les phrases grâce auxquelles je tire ces portraits hors de l’ombre.

24/11/2015 20:48:23

Il y a des choses piquantes dans tout ceci et celle-là n’est pas la plus fade : ce sont désormais les enquêtés qui demandent des informations sur l’enquêteuse — Personne ne sait parmi eux et elles que ma commanditaire est leur grand-mère commune, mais moi je sais. Les petits-enfants ne savent qu’un vraiment minimum sur la vie de madame Perón Fernandez, ceci étant dû aux coupures brutales, définitives et tôt dans les vies de chacun des parents concernés. Ainsi deviennent-ils curieux, presque par conformisme : puisque c’est chose admise qu’on se doit de connaitre peu ou prou des détails de la vie de ses grands-parents, pourquoi pas nous ?

Plus j’avance dans mon travail, plus il me semble parallèlement inéluctable qu’il ne soit pas lu uniquement par madame Perón Fernandez. Il n’y a que dans les romans sentimentaux ou d’espionnage, que dans les sagas dix-neuvième siècle ou dans les polars que l’on brûle, sitôt lu, un dossier. Nous ne vivons pas dans les Six Jours du Condor et dans notre monde calme et normal, des dossiers comme les miens sont rangés dans un tiroir ou un coffre fort (et redécouverts post-mortem), posés sur une petite table de travail et inévitablement feuilletés par un tiers, ou, leur existence s’ébruitant, photocopiés, mis en ligne, diffusés.

En tout cas, moi j’en garderai une copie, rangée parmi toutes mes notes et mes dossiers — cela commence à faire. Il est plus que probable que je laisserai la possibilité à des membres de la famille Perón Fernandez d’y accéder d’une manière ou d’une s’il m’arrivait quelque chose.

Dans cette optique, « à cette fin » dirais-je en style notarié, je rédige une courte fiche résumant le parcours de Mercédès Perón Fernandez.

Biographie rapide de Mercédès Perón Fernandez

Enfance en Espagne (1919-1936)

Madame Perón Fernandez est née en 1919, fille unique de monsieur Trouver un et de madame Nom, héritiers d’une famille noble e Navarre, conservatrice, catholique, royaliste branche carliste. A la fin des années dix, sans doute en raison de scandales financiers où sont trempés monsieur et son frère Josefo, la famille se fait oublier dans le pays basque à Berméo, à l’époque port de pêche à la baleine à l’est de Bilbao. Elle s’y fait discrète, là nait donc le 19 mai 1919 Mercédès Perón Fernandez. Sa scolarité se déroule à Bilbao.

En 1936, lorsque le coup d’Etat éclate et que la région de Bilbao se déclare républicaine, la famille, sous la direction de son oncle Josefo part vers la Galice — on ignore le destin de monsieur et madame Perón Fernandez. En chemin, Mercédès rencontre la jeune Charlotte (6 ans), en exil seule avec sa gouvernante. Mercédès et Charlotte sympathisent immédiatement et Josefo accepte de recueillir l’enfant. Arrivée à La Corogne, la famille émigre vers l’Amérique du Sud. Seul Josefo, qui veut acheter des armes pour la Phalange dans l’Italie de Mussolini, par en avion à Rome. Il accepte d’emmener Mercédès et Charlotte avec lui.

à Rome (1937-1943)

A Rome, Mercédès et Charlotte mènent une vie joyeuse. La petite fille est adoptée par la grande, elles se jurent fidélités filiale et parentale. Par la suite, devenue autonome de Josefo, Mercédès travaille dans une revue hebdomadaire où elle croise Luigi Ponti, qu’elle retrouvera plus tard dans sa vie. Luigi Ponti est militant communiste, il part en clandestinité quelques semaines plus tard. Sa fréquentation vaut cependant « certificat de bonne conduite » à Mercédès lorsque l’Italie bascule du côté des Alliés.

Fin de la guerre. Son premier mariage (1944-1950)

Madame Perón Fernandez profite peut-être d’un reportage vers le nord, pensant pouvoir mieux fuir le pays en compagnie de nationalistes via la plaine du Pô. Mais elle recroise alors Luigi Ponti, nous sommes en 1944. Dans l’atmosphère de la guerre, ils s’aiment et se marient. Luigi Ponti est alors chargé de liaisons vers la France et notamment le maquis du Vercors. A la fin de la guerre, le couple s’installe à Grenoble. Ils ont deux enfants en 1947 (Socrates, un garçon) puis en 1949 (Giulia, une fille). Ils gardent beaucoup de liens en Italie du Nord : Mercédès Perón Fernandez ne se sent pas à l’aise en France, peut-être à cause d’une forte présence d’anciens républicains espagnols.

Période yougoslave (1950-1965 ?)

Pendant un échange culturel, Mercédès abandonne le foyer et part en Yougoslavie, attirée par la reconstruction du pays auquel Tito entend donner une voie originale, entre communisme et nationalisme.

Par son origine espagnole et sa fréquentation du Vercors, elle devient vite en Yougoslavie, malgré le malentendu, une icône de la Lutte. Elle fréquente des artistes et des penseurs, avant-guerre d’inspiration nationaliste. Elle rencontre Amoro Matéi, dit Le Nihiliste, et c’est probablement avec lui qu’elle a en 1955 un enfant, Elias — en fait possiblement des jumeaux, cela reste à vérifier. On ne sait que très peu de choses sur cette période, notamment comment et par qui est éduqué l’enfant (ou les enfants).

Période française, deuxième mariage (1965-1976)

Perón Fernandez, en 1965, est à Malte et dans les îles grecques, dans les années More commençantes. Elle y rencontre un français, Louis-Marie Deux, hippie en voyage, avec qui elle aura deux enfants, Nathalie en 1966 et Solange en 1969 (à 50 ans, donc, ce qui n’est pas courant à l’époque). Le couple s’installera finalement à Angers. Madame Perón Fernandez y élèvera ces enfants une dizaine d’année, avant d’effectuer de fréquents voyages à partir de 1976, et de disparaitre ensuite pour de bon (le 15 décembre 1978, elle est à Malte).

Madame Perón Fernandez a été très évasive sur la suite, elle a évoqué « de l’humanitaire » et la figure de Lord Jim (en référence au roman de Joseph Conrad).

J’ai un contact de visu avec elle en janvier 2015, à Berméo.


Je laisserai également dans mes notes l’arbre généalogique que j’ai pu tracer ainsi que la liste et les contacts de tous les petits-enfants — bien que je doute qu’un jour une réunion « de famille » ait lieu. Non, c’est un peu je l’avoue pour la gloire, pour la science historique. On me pousserais un peu, je ferais des articles Wikipédia sur tout ça. Il y a peut-être aussi, je ne dois pas me cacher, un peu de vanité : beaucoup de travail, autant qu’il serve. Mais le fait que je documente de plus mes notes et mon travail, il vient surtout du fait que je suis de moins en fidèle à ma mission. Trahison ? Non, doute. Je doute du bien-fondé de cette enquête et des intentions réelles de ma commanditaire ! Je veux en quelque sorte laisser la possibilité que cela sorte de notre relation duelle, trop exclusive, sans témoin.


« Tous trois se sont arrêtés pied gauche en avant et regardent par-dessus leur épaule droite en direction d’un observateur présent mais remarquablement discret. Derrière eux, des champs vides. »
(Richard Powers, Trois fermiers s’en vont au bal, d’après une photographie d’August Sander, 1914.)

Mais au préalable, je dois revenir à cette photo truquée. J’ai eu cette conversation téléphonique avec Achille Matéi :

— Je veux vous prévenir que je prends l’avion demain midi et que je serai donc à Bari en fin d’après-midi : pourrez-vous me recevoir ?

— Co…comment ? Je ne vous comprends pas bien.

— Mais si vous me comprenez, monsieur. Vous rajoutez toutes sortes de barrières autour de votre tranquilité : mais moi je vais les franchir ces barrières et venir comprendre, par exemple, comment vous traitez les documents historiques que l’on vous confie.

— Ah, cette photo !

— Bien sûr cette photo ! Je veux comprendre pourquoi votre oncle n’y figure plus, le frère jumeau de votre père….

— Vous n’y êtes pas du tout.

— Hé bien vous me l’expliquerez demain !

— Mon « oncle » comme vous dites, n’a jamais été sur la photo originale.

— Ca vous va bien de parler d' »original », vous…

— Enfin si, bien sûr, il a été sur des photos sources qui ont servi au montage.

— Ah.

— Mais, vous devriez peut-être songer à une autre piste.

— Dites-moi laquelle, j’y réfléchirai demain, entre 11 h 56 et 14 h 05 heure local, à 10 000 pieds d’altitude. A moins que vous ne préféreriez que nous en discutions avec le conservatore des archives de l’université Aldo-Moro !

— Laissez ce ton… Vous semblez focalisé sur une branche de ma famille — ce que je ne m’explique guère, d’ailleurs. Cela a peu de rapport avec votre démarche ce me semble… Bref, vous oublié peut-être qu’il y a plusieurs branches à une famille et que, chose extraordinaire, j’ai un père qui a eu lui-même un père et une mère.

— …

— A demain !, me lance ironiquement Achille en raccrochant.

Je reste le regard fixé sur l’écran de mon ordinateur où clignote le bandeau publicitaire et le prix du voyage en avion vers Rome que je n’ai jamais eu l’intention de prendre demain midi.

Oui, bien sûr, l’historien a raison : je me suis enfermé dans ma perspective, tout en le croyant, lui, prisonnier également. Il a confirmé cependant que je n’avais pas tord dans mon analyse de la photo concernant l’enfant bis. Mais, je n’ai raison que partiellement, je suis bon pour reprendre ma loupe virtuelle ou plus exactement, mon outil de déduction favori : un papier, un stylo, un schéma. Des flèches, des gribouillis, les choses assurées encadrées, les points d’interrogation un peu partout et surtout les zones : il s’agit de ne pas écrire n’importe quoi n’importe où sur la page. L’art est là. Et dans la rayure. La boulette. La poubelle, le recommencement en partie répétitif, en partie innovant.

La piste suggérée par Achille Matei commence à Amoro Matéi, le Nihiliste. C’est donc bien lui sur la photo, j’ai confirmation. D’ailleurs, c’est sans doute lui le personnage connu de la photo : écrivain, journaliste… Sauf que j’ai cru jusque là que, Mercédès Perón Fernandez étant aussi connue que lui, c’était forcément de leur réunion que la photo tirait sa gloire. Je m’étais par contre avancé un peu vite là-dessus : si j’écarte cette hypothèse, tout redevient ouvert. Après tout, je n’ai peut-être là qu’une photo d’un père en vadrouille avec son fils, sans la mère.

Avec ses fils ?

Je trace encore un coup de crayon, lentement. Une tentative pour éprouver sa solidité, pour voir si, comme un pont qu’on jette entre deux rives, il va tenir le coup… Oui. J’en trace alors un autre, celui-ci en forme de rayure et puis un dernier en forme de flèche. Pas de boulette, pas de poubelle pour cette feuille : elle porte sur elle la solution de la photo truquée. Je la détache du carnet et l’épingle sur le mur.

Je sors de mon atelier et je marche dans la rue, j’ai besoin de réfléchir. J’ai résolu une petite énigme, j’en suis satisfait. Pourtant, quelque chose me dit qu’une pièce du puzzle a bougé, comme dans La vie mode d’emploi et que je fais bien de ne pas prendre comme argent comptant ce que je tiens de madame Perón Fernandez.

25/11/2015 19:32:16

« Lend me your ears and I’ll sing you a song

And I’ll try not to sing out of key

I get high with a little help from my friends
gonna try with a little help from my friends »

(The Beatles)

Il s’était assis devant la planche sur tréteaux qui lui servait de bureau, il observait son PC portable, en couvrant de ses mains sa tasse à café. Il était rare qu’il en bût mais il avait une bien haute montagne à gravir et le puissant effet excitant qu’avait ce breuvage lui était nécessaire. Une inspiration, puis d’un geste précis, il ouvrit le PC et lança le traitement de texte. La rédaction d’un texte , même si le contenu était précisément connu à l’avance lui avait toujours demandé beaucoup d’efforts. Il ne pouvait pas tergiverser, il avait promis à Ludo de lui envoyer le compte rendu avant mercredi.

« – Ludo, pourquoi as-tu profité de mon oisiveté pour me demander d’enquêter sur un inconnu dans ce village perdu  ! », pensa-t-il.

Il ne fallait pas se mentir, il était content que Ludo le fasse sortir de sa torpeur pour aller voir « Magueuse ». Le nom même du village, à lui seul, avait suffi.

« Alors voilà, il y a une infime chance que la personne que je recherche soit à Magueuse. Ce serait un homme, qui serait arrivé dans les années soixante, à l’âge de 10 ans accompagnant une yougo , Olga Ivanovic je ne sais pas si elle a gardé ce nom. Ce n’est pas son fils , je sais seulement qu’elle a ramené le gamin en France et qu’elle avait cité Magueuse dans la liste des villes qu’elle connaissait en France. Tu habites à 20 km, si tu peux y faire un saut, poser quelques questions… tu vois… »

Ben tiens, bien sûr.

Le curseur clignotait, il fallait le faire avancer, le lancer. La date, le lieu…

« 21 novembre 2015, Magueuse.

Mes premières recherches ont été très classiques, les annuaires, les sites associatifs, mais nulle part on n’y voit le nom de Olga Ivanovic. J’ai fait le tour des cimetières, rien. N’étant pas un (illisible), j’ai fait ce qui me semblait le plus simple : je suis rentré dans le seul café restaurant du village, « Les Deux Pintes ». Il était 11 heures, les premiers apéros remplissaient les verres du comptoir. La patronne s’activait devant un ardoise, mais ce n’était pas un menu qu’elle écrivait , plutôt un sorte de planning. Deux clients lui faisaient des propositions qui ne semblaient pas lui convenir :

— Bon, Jean, si tu fais mardi prochain, qui va s’en occuper ce soir ? Là les gars, je ne vous cache pas que c’est chaud !

— Oh Garce !, avait répondu un homme âgé, dont la moitié du visage était inanimé.

— Je suis bien contente de voir qu’il y a au moins un qui comprend.

J’ai dû me rapprocher de trop près, la conversation se tu.

— Que puis-je vous servir ?

— Un demi de blanche s’il vous plait ?

C’était une belle femme d’une quarantaine d’année, énergique, aux gestes précis. Quand elle me servit la bière, ramena ses cheveux longs en arrière et les accrocha avec une longue épingle à cheveux, elle me regarda comme si elle avait compris que j’allais lui poser des questions.

— Je peux vous aider ?

— Je suis à la recherche d’une amie de ma grand-mère. Une correspondante yougoslave qui aurait peut-être posé ses valises à Magueuse dans les années soixante, Olga Ivanovic.

Oh Garce !, avait lâché l’hémiplégique.

Le deuxième homme, Jean, s’empressa de retourner l’ardoise. Il fut aussitôt fusillé du regard par la patronne qui se retourna vers moi avec un très beau sourire :

— Ne vous formalisez pas d’Edouard, depuis son AVC, ce sont les seules paroles qu’il prononce, mais avec un peu d’entrainement, selon le ton, on arrive à comprendre les intentions. Par exemple, là, cela veut dire : Moi qui suit à Magueuse depuis près de soixante-dix ans, je n’ai jamais rencontré de Olga Machinchose, n’est-ce pas Edouard !

— Oh garce !, approuva Edouard en hochant grandement la tête.
Devant tant de diligence feinte , je décidai de rester manger aux « Deux Pintes ».

C’était un café-restaurant assez chaleureux, décoré de manière contemporaine. Un piano d’étude dont le clavier était sous clé trônait dans un coin. Plusieurs motifs assez similaires ornaient des tableaux et des sculptures. Des sortes de courbes entrelacées. Je n’arrivais pas à savoir si c’était à mon gout. Je me suis même demandé si ce n’était pas des signes cabalistiques qu’un artiste local s’obstinait à peindre et que seule « Les Deux Pintes » avait accepté d’exposer. Le repas était simple et copieux. Il remplissait son office et le grand nombre de chauffeurs routiers étaient une garantie que la patronne chouchoutait. J’ai pris mon temps, j’ai observé, écouté. C’est ainsi que j’appris le prénom de notre hôtesse : Julietta.

Une fois que la foule bruyante et repue fut partie, je prolongeais plus qu’il n’était nécessaire la dégustation de mon café. Je voyais bien que j’intriguais les comploteurs de l’apéro.

Juiletta s’approcha de ma table.

Et s’assit en face de moi. Elle sourit, planta son regard dans le plus profond de moi.

— Je sais que je ne sais mentir : c’est ainsi. Mais vous non plus. Alors partons sur de nouvelles bases. Dites-moi pourquoi vous cherchez Olga et si votre histoire est crédible , peut être que je vous répondrai.

J’ai essayé de lui rendre son regard, mais j’ai vu que je n’avais pas autant expérience et j’ai baissé les yeux, en rougissant.

— Je rends un service à un ami : il recence la descendance d’une femme et Olga aurait élévé l’un de ses fils.

— Oh Garce ! Les deux autres compères, qui n’avaient rien perdu de ma réponse se précipitèrent avec leurs chaises et nous rejoignirent.

Julietta se leva et se dirigea vers le piano. Elle prit délicatement une photo, dont je n’avais remarqué que le cadre aux motifs entrelacés.

Elle me la tendit, on y voyait une femme d’une trentaine d’année, dans un tailleur trop grand pour elle , sa main droite était posée sur la tête un frêle enfant, aux grand yeux , qui semblait vouloir hypnotiser le photographe. Au moins que cela ne soit l’inverse.

— Pour nous c’était madame Eva et c’est seulement à sa mort que l’on a su son vrai nom : Olga Ivanovic. C’est Tito qui nous a raconté sa fuite. Tito c’est lui. On se doutait que Tito n’était pas son fils, il l’appelait Madame. Le maire de l’époque avait arrangé tout pour qu’ils ne soient pas inquiétés. C’était une sacré dame

— Oh garce !

— Tu as raison, reconnu Jean. Elle donnait des leçons de piano et on peut dire que tous les garçons de l’époque s’y sont essayés, tant le charme de madame Eva était grand.

— Tito, c’est ?

— Tito, c’est un diminutif de Thierry. Titi le yougo, Tito.

— Pourquoi tout ce mystère ?

— Parce que Tito ne va pas bien et que l’on veut le préserver…

Alors le troisième larron, Jean, me raconta les malheurs de Tito.

« C’était un enfant chetif qui est arrivé en 65, il avait du mal à se détacher de sa nourrice. Il fallut attendre deux mois avant d’entendre sa voix. Le plus surprenant ne fut pas tant le son de sa voix que son français impeccable, sans accent ni faute. Il impressionna tout suite les filles. Il grandit droit, avec une tutrice inflexible qui lui inculqua qu’il fallait n’attendre de rien de personne, être autonome et n’être redevable de rien. Ce fut un adolescent étrange et mystérieux, puis un jeune homme ténébreux. Il lui était facile de trouver une compagne, mais jamais il ne s’attachait. Il lui arrivait de disparaitre une semaine, un mois, cela n’étonnait personne. Il devint garde forestier, cela lui donnait une certaine liberté. Sa vie sociale se faisait autour de quelques amis triés sur le volet, Edouard, Julietta et moi en faisions partie. Et puis un jour, la grande Zoé est arrivée, elle avait 20 ans, lui 40 passé. Elle était belle, joyeuse et un peu sauvageonne. Il est tombé sous son charme et en peu de temps ils se sont mariés. Il a quitté son autonomie pour une dépendance totale. Le jour où fils, Ernest, est né, il a définitivement posé ses valises. Mais Zoé, elle, n’avait pas fini sa découverte du monde, et on se doutait bien qu’elle allait quitter un jour Tito.

Elle aimait courir, pas le jogging du dimanche, non ! Elle partait pour de grand parcourst à travers les forêts épaisses, en traversant les ruisseaux, les champs, ceux qui la croisaient disaient qu’ils l’entendaient rire aux éclats quand elle slalomait entre les arbres. Elle revenait à la maison ressemblant à un enfant sauvage, jusqu’à épuisement mais heureuse de ces fuites campagnardes. Repue comme une ogresse, elle s’allongeait tout près de son homme et dormait parfois 12 heures. Elle avait senti la crainte de Tito et avant chaque sortie, elle dessinait le chemin qu’elle avait, plus ou moins ,prévu de prendre. Cela ressemblait à des courbes entrelacées, et pour celui qui connaissait le coin, il pouvait reconnaitre le chemin du grand pendu, les berges de la Cravie, entre la croix des Lebreton  et le Grand Clos. A chacune de ses courses éperdues, Tito restait les yeux rivés sur les schémas de Zoé. Il tenait son fils dans les bras et lui disant :

— Là, elle file à travers les chênes, elle plane sur le tertre du père Carfantant, elle poursuit les lièvres sur la petite butte…

Parfois, elle faisait en sorte que son parcours fasse comme une lettre ou un mot pour son homme.

Puis un jour elle n’est pas revenue.

Alors Tito est devenu fou. Il a arpenté toute la région avec le dernier schéma de Zoé pour essayer de la retrouver, pour comprendre… Il a repris tous les schémas qu’il avait conservé, il a essayé de les relier entre eux, d’y lire un message… mais rien. Alors il est allé voir ailleurs : il a pris les atlas, les plans de métro des capitales, le parcours des fleuves d’Asie… Il cherchait partout, certain que le dernier schéma correspondait à un parcours quelque part. Madame Eva le regardait se perdre, elle l’avait prévenu… Ne deviens pas dépendant, reste libre. Elle est revenu se poser près de lui, comme sur la photo, il avait retrouvé ses yeux de fou. Elle veillait sur Tito et Ernest.

Quand elle est morte, c’est Ernest qui a veillé sur son père. C’est à ce moment que Tito a commencé à faire, de son obsession, un art. Les cartes de Zoé sont devenu peintures abstraites. »

Jean regarda les peintures accrochées aux murs. Elles me paraissaient belles maintenant.
Julietta repris la parole

« Ernest a une vingtaine d’années. Il a décidé d’être pianiste et est parti en septembre dernier au conservatoire. Il a laissé Tito seul. Tito va mal et veux mourir. On ne peut pas demander à un enfant de rester toujours auprès de son père, alors nous on veille sur lui. On s’appuie sur le troisième commandement de madame Eva : «  Ne soit redevable de personne. »

Tout le village se mobilise pour le solliciter et faire en sorte qu’il ait toujours une dette envers quelqu’un. Ça demande une organisation de tous les diables, mais on tient, on sait qu’il ne partira pas s’il doit un réparation d’un toit, un fresque pour l’école payée à l’avance, un panier plein de girolles déposé par la maire devant sa porte. Je ne vous cache pas que l’on s’essouffle. Alors si vous amenez du nouveau dans sa vie, on est preneur. »

Voilà Ludo, je ne sais pas si celle qui a commandité cette recherche veut rester dans l’ombre, ou bien si elle va prendre contact. Toutefois, dis-lui bien qu’un village entier soutient son fils. Avec Julietta nous sommes convenu de ne rien dire ni à Tito, ni à Ernest. Tu trouveras avec ce rapport une copie de la photo du piano. »


à Jeff,
Vendôme,
Semper Silva Pertica

Merci Jeff.

Ton texte, que je ne reçois que ce jour, complète utilement ma Quête. Je constate avec plaisir que toi aussi tu joues à te mettre en scène désormais dans tes reportages, ainsi que dans le geste même de l’écriture, en poupée gigogne : il est bien loin le temps où la PQR était notre terrain de jeu, n’est-ce pas 😉 ?

Je suis content d’avoir des info sur ce petit « Tito », donc. Je ne sais pas le prénom de naissance, yougoslave, de ce Tito — t’en ai-je beaucoup dit à part qu’il était le jumeau « caché » d’un autre ? –, alors laissons ce nom-là. Que cet enfant, devenu adulte, soit resté en France, dans les conditions que tu décris, ne laisse pas de m’étonner. Mais, tu le sais mieux que moi, la vie est bien supérieure à la fiction — Robert Walser, qui manque je sais à tes lectures, ne disait-il pas quelque chose comme « Quand Robert Walser écrit, il écrit ; quand il vit, il vit entièrement, qu’on le laisse tranquille » (je subbodore qu’il suggérait ainsi qu’on le laissât tranquille quand il écrivait aussi, fin de la parenthèse). Je m’interroge sur les histoires ou les vérités qu’a pu raconter Olga à Tito, mais elles ont dû être sacrément salées, terribles, en tout cas efficaces… Ou alors, elle s’est tellement tue que. Ou alors, il y a derrière le tout de la peur, simplement. C’est à envisager.

Olga est inconnue de moi. Il est possible que ce soit une des jeunes filles photographiées avec Amoro Matéi. Mais pas sûr non plus. J’imagine — il faudrait que j’en parle à Achille — que c’était une candidate à l’exil à l’Occident, à qui l’on a confié le petit : comment expliquer sinon son voyage sans retour ni même nostalgie, comment expliquer sa volonté de le veiller et de s’assurer qu’il reste, à tout prix — j’entends par là le couver et le rendre a-social — dans la bourgade, à Lagueuse ? La preuve est moi dans ce leitmotiv « sois libre », la meilleure façon d’enfermer quelqu’un et d’obtenir qu’il choisisse ce que l’on veut (c’est prouvé, mais on en reparlera autour d’un verre, d’accord ? Je peux te dire que c’est sans rapport avec les fameuses paroles de 1984, « La paix c’est la guerre, la liberté c’est l’esclavage », bien qu’on puisse… on en reparlera, te dis-je). Je pense que l’émigration d’Olga était voulue, et en partie forcée, il y avait une contrainte, un prix à payer, je le sens. Que ça ait duré si longtemps me laisser penser à une menace durant dans le temps.

Cela dit, attends, écoute bien, voilà ce que j’ai compris hier : Mercédès Perón Fernandez (ma commanditaire) n’est pas la mère de Josef, celui qu’on appelle Tito dans le Perche. Ce serait un peu long de tout t’expliquer dans cette lettre mais, en gros, à partir d’une photo truquée, j’ai d’abord compris qu’il y manquait un enfant — d’où la piste du jumeau –, mais aussi, hier, qu’il y manquait encore une femme. Aux côtés d’Olga — si on retient l’hypothèse qu’elle soit sur la photo — se tient la mère de Tito, qui n’est pas Madame Perón Fernandez ma commanditaire, mais… sa fille adoptive, Charlotte.

Amoro Matéi, en plus d’une liaison (que je ne qualifierai pas, car j’en ignore beaucoup de choses) avec Madame Perón Fernandez, a enfanté la fille adoptive, plus jeune de onze ans (née en 1930, vingt-cinq ans alors).

Donc, quand tu conclus ton envoi en disant « je ne sais pas si celle qui a commandité cette recherche veut rester dans l’ombre, ou bien si elle va prendre contact. Toute fois, dis-lui bien qu’un village entier soutient son fils », la réponse ne peut-être que négative. Celle qui me paye pour mon enquête n’est pas la mère de Tito — disons sa « grand-mère » si on tient pour ferme ce lien d’adoption noué lors de la guerre. Tout ceci donne à Charlotte une deuxième enfant, après Stefano mort en 1976 : cela lui donne donc surtout un enfant vivant. J’ignore si elle le sait.

Garde-moi au frais s’il te plait une de tes fameuses bouteilles de Pommeau Coudeville 2009, il est fort possible que je débarque dans le Perche début décembre, une fois écrit mon rapport d’enquête. On y écoutera encore ta radio locale et, cette fois, tiens-toi bien, j’espère que je ne viendrai pas seul. Hé oui mon vieux ! — si une très méchante maladie veut bien se mettre en retrait quelques jours, cette personne sera, comme moi, curieuse de ce village de Lagueuse où l’on garde les gens vivant à coups (coût) de dettes.

Je m’en vais d’ailleurs rejoindre cette personne — elle s’appelle Aurore — et conclus donc avec vivacité, mais amitié !, cette lettre.

Ton, Ludoviciczz.


Cachété cette lettre, je me suis empressé de fourrer dans mon sac de quoi passer la nuit à Lariboisière. J’ai appelé une moto-taxi, salué les infirmières et pénétré sans bruit dans la chambre de Aurore : elle ne dormait pas, je l’ai donc embrassée gaiement.

Nous avons partagé un plateau-repas et discuté un peu. N’y tenant plus, je lui ai raconté l’enquête de Jeff, en rajoutant un peu sur le côté bocager de l’affaire. Moins affalée que les autres soirs par les médicaments, Aurore me questionne sur l’avancée de mon travail, je le lui dit volontiers. D’ailleurs, lui avais-je montré les quelques secondes de sa mère filmée à Malte en 1978 lors du tournage du film Find the woman (or another title) ? Je lui montre sur mon téléphone portable. Elle devient livide :

— Ce n’est pas elle…

Elle veut revoir, me fait stopper au milieu :

— Ce n’est pas elle.

— Hein ? Mais comment…, à quoi peux-tu être sûre de ça ? 1978 ces images, plus de vingt ans après que tu l’as vue pour la dernière fois, et gamine !

— Tu oublies son tatouage…

— Son tatouage ? Elle, elle portait un tatouage ?

— Oui. Sur le bras gauche.

— Mais, quoi comme tatouage, tu es sûre ?

— Un scaphandre. Avec dessus un poing serré. En bleu sale, par pointillés.

Je réfléchis.

— Attends, une image, ça se retourne ?

— Et le nom du bateau, là, tu le lis ? Oui ? Alors l’image est à l’endroit. Et ta femme-là, c’est pas mère. Elle est plus jeune, d’abord.

— Oh, ça, tu sais… (je me tais, c’est super déplacé comme remarque !)

J’ai laissé tombé ça pour le moment, Aurore baillait et ses yeux, très clairement, l’imploraient. Je me suis allongé près d’elle. Et puis… Nous avons fait l’amour ensemble pour la première fois. Pourquoi ne le dirais-je pas ? Jamais trouvé une telle douceur : avec elle, dans cette chambre pas faite pour ce genre de touchers. Elle, frêle, esquivante mais volontaire ; moi, hésitant mais ni pressé ni nerveux, aimant : nous nous sommes trouvés, entre douleur et joie.

Maintenant, attablé, j’écris encore. L’évidence est confortée par la confiance que je mets en Aurore : la seule personne qui, sans être Mercédès Perón Fernandez, pourrait être à Malte à la place de madame Perón Fernandez et cela en raison notamment d’une liaison forte à Stefano, c’est Charlotte, sa propre mère.

La duperie durerait-elle donc ?

Vite, je décachète l’enveloppe adressée à Jeff, Vendôme. Et j’ajoute ces quelques phrases en soulignant nerveusement certains mots :

« … Tout ceci donne à Charlotte une deuxième enfant, après Stefano mort en 1976 : cela lui donne donc surtout un enfant vivant. J’ignore si elle le sait. // Mais j’ai des nouvelles troublantes : elle aurait, une fois au moins, pris la place de sa mère adoptive pour un voyage à Malte, les lieux de la mort de son fils ainé. Cela change un peu la donne, il y a un nouveau mystère. Cette Charlotte, dont j’ignore finalement sa vie depuis l’après-guerre, surgit soudain dans tout ça. Je ne sais qu’en dire encore, mais il apparait que cette femme est à la fois distante et très proche de ses enfants. Il me semble évident qu’elle sait pour Tito, donc Olga. Je te parlais de peur plus haut, pourquoi pas effectivement ? // Cela ne change rien à la fin de la lettre qui suit :// Imagine que dans quelques jours, tout doit être fini !. J’en tremble. Je dois avoir froid, je suis fatigué ! « 

26/11/2015 21:08:12

Mes notes virent au livre de bord, au carnet d’enquête, je laisse couler : j’abandonne la version officielle du rapport et déclare que ce qui devient ici-même un journal, dans lequel je consigne mes interrogations, mes démarches, mes découvertes, hé bien ça devient l’écrit où ça se passe finalement, the place to be written. Ce n’est pas là nonchalance de ma part mais quasiment une posture éthique. Quand la réalité s’échappe, il faut bien la rattraper et le style du PV est alors mieux adapté que le récit à la comtesse de Ségur. « Quand ça change, faut pas s’laisser surprendre », comme dit l’autre.

J’ai été plutôt actif ce matin, avant de prendre le train pour Rennes.

J’ai téléphoné très tôt à Achille à Bari, avant qu’il ne parte en classe. Je l’ai remercié pour son aide, lui ai présenté mes excuses pour le ton un peu brusque que j’ai employé avec lui avant-hier.

— La photo, c’était aussi pour moi l’occasion de vous tester un peu, a-t-il reconnu de son côté.

— Nous sommes quittes pour cette fois. , lui ai-je proposé.

— Pas tout à fait, vous avez quelque chose à me dire…

— OK. Quelqu’un m’a payé pour reconstituer l’arbre généalogique de madame Perón Fernandez.

— Je doute que ce soit la complète vérité ce que vous me dites là. Mais j’admets le progrès dans votre attitude, nous sommes quittes pour cette fois.

— Et moi je doute que vous sachiez vous-même toute l’histoire et vous êtes intéressé, je le sens bien.

Je lui est alors exposé où j’en étais dans mes déductions. Madame Perón Fernandez et Charlotte ont joué un jeu trouble, volontairement ou non, sans doute à partir de 1960 ou un peu avant. Comment peut-on en savoir plus sur cette période « yougoslave  » de leurs biographies ?

— L’enjeu, lui exposai-je, est de tenter de trouver ce qui motive réellement la personne qui me paye pour mon enquête généalogique.

— Qui ?

— Un notaire.

Il se le tient pour dit.

J’évoque avec lui les motifs du scaphandre et du poing serré : est-ce que cela lui suggère des interprétations ?

— Le scaphandre, c’est forcément un insigne de plongeurs. La question est : en activité sportive, ou à l’armée ? La signification peut varier du tout au tout. En Italie, je pense qu’on cacherait ce motif depuis la fin de la guerre s’il est guerrier. Quant au poing serré, c’est un signe de lutte ou de révolution, bien sûr, mais impossible de savoir laquelle, la rouge ou la noire.

— Et les deux ensemble, en tatouage ?

— Associés ?, impossible à mon sens. Ou l’un a été fait avant l’autre… Envoyez-moi un dessin, si vous voulez, je chercherai à l’iconothèque.

Je lui ai enfin expliqué que là désormais, je travaillais dans l’urgence : si je ne parvenais pas à rassembler assez d’éléments avant la remise de mon rapport, je craignais que le dossier se referme, cette fois pour de bon, quelque part on ne saurait jamais où.

— J’ai compris, m’affirme-t-il. Je me rendrai disponible ces jours-ci.

Le train a filé en Beauce et déjà on le sent ralentir. Je lève enfin la tête. Ma confiance en Achille reste toute relative. Mais sait-on jamais ?

A Rennes, tout à l’heure, je vais d’abord revoir Guillaume, puis sa mère Solange et peut-être également Julie. Auprès de ces deux femmes, je veux recueillir des traces et si possible des documents qu’aurait pu laisser derrière elle madame Perón Fernandez. J’en doute, mais bon. Je ne peux pas laisser cette possibilité exister dans mon dos. De même, je dois tenter de rencontrer, si c’est possible, Mari2 : il n’est sûrement pas tout jeune, lui aussi. Avec un peu de chance, une entrevue peut se faire, ce que je n’avais pas osé demander lors de mes rencontres avec les enfants.

Alors que le TGV avance son train (ben oui), je constate que le paysage change, devient valloné et boisé. Là-bas, plus au nord, le Perche étend sont petit et particulier territoire. Là-bas, je retournerai bientôt revoir mon ami Jeff, et faire un tour à Lagueuse, essayer de croiser Tito. J’en parle tout en ayant que j’ai le sentiment de parler d’une autre époque, d’un futur plus lointain en tout cas que ces jours de décembre. Comme si, plongé maintenant depuis des mois dans cette affaire, j’avais du mal à imaginer la vie autrement, la vie sans. C’est psychologique, il n’aura pas de catastrophe — normalement, sans doute, peut-être –, tout juste un petit coup de blues. Je compte Aurore et sur l’argent gagné pour nous ménager un petit moment sympa, quelque part. Quelque part autorisé par la santé d’Aurore. Je rêvasse !

A la voiture-bar, j’avale un repas.

Le rendez-vous avec Guillaume est fixé dans l’une des brasseries de la place de la Gare, la taverne Leffe, « Bretagne ». La place est en chantier, il me faut faire tout un grand tour entre des palisades. Si1 m’attend, les reliefs d’un sandwich devant lui. Nous commandons des cafés. J’attaque en lui expliquant que j’avais apprécié sa franchise lors de notre entretien. Qu’il m’apparaissait être un garçon solide, volontaire mais sérieux. Alors, j’allais jouer avec lui franc jeu :

— Mon travail, c’est un peu plus que faire du repérage pour la TV. Je suis un enquêteur, disons social, généalogique. Je travaille pour des cabinets de notaires à retrouver des gens, des histoires d’héritage ou de filiation en général. Bon, j’ai un souci avec votre grand-mère.

— Laquelle ?

— La mère de votre mère.

— Ah, elle est vivante ?

— Oui. Je l’ai vue début janvier. Je vous propose d’ailleurs de la rencontrer.

— Hein ?

— Si vous êtes d’accord, oui. Mais il faudra faire un petit voyage de quelques jours. En Espagne.

— Cooool !

— Vous m’aviez dit que vous étiez un homme de mission !, je souris. Voici pour prévenir vos questions, inévitables : non, je ne peux pas faire le voyage moi-même, pas tout de suite. J’ai beaucoup de travail et mon… amie est à l’hôpital, je dois veiller sur elle. Ensuite : mon problème avec votre grand-mère, c’est qu’elle est très agée et que j’ai des raisons de penser qu’elle perd un peu la tête. Je dois la rencontrer encore en décembre mais j’aimerais que vous alliez en avance la rejoindre et de vous occuper d’elle quelques jours. Je suis presque sûr qu’elle est dejà à Berméo. Vous êtes de sa famille, c’est mieux qu’un anonyme. Il faudra que vous soyez tout de même un peu discret au début. Tous vos frais, je les paye bien sûr.

— Et… Tout s’auto-détruit ensuite ?, rigole-t-il. Est-ce que vous allez raconter ça à ma mère ?

— Non, pas autant. Il faut que je ménage ses émotions. Encore une fois, quand je me suis demandé qui pourrait m’aider, j’ai pensé à vous. Mais vous pourrez toujours dire que vous avec pris un petit boulot en intérim avec moi, ça ne mange pas de pain.

Guillaume me fait un signe de la tête. Il réfléchit encore puis, après avoir pris sa décision, c’est visible à ses yeux :

— OK. J’accepte.

— Alors, allez préparer vos affaires. Je vais voir de mon côté pour l’avion et l’hôtel. Tenez, j’ai acheté ce matin une carte prépayée de téléphone, internationale. Prenez un vieux téléphone à vous et glissez la dedans.

Je sors avec lui de la brasserie, nous échangeons une poignée de main. Il a l’air heureux que quelqu’un ait fait appel à lui, en confiance.

— L’armée devrait me charger des recrutements !, me dis-je tandis que j’hèle un taxi (oui, je sais, on dit je hêle, je voulais voir ce que ça donnait à le dire).

Dans le hall de l’hôtel Mercure rue Courier, je fais signe ostensiblement à la réception et cours, l’air pressé, rejoindre Solange Perrin qui attend au salon. Julie Besnard l’accompagne. Je les salue, légèrement distant. Je n’ai aucune chambre de réservée ici mais j’ai monté cette petite mise en scène afin d’instaurer dans l’esprit de mes interlocutrices un changement par rapport à nos premières rencontres. Je souhaite qu’elles pensent que le gars simple et sympathique qui avais pris du temps avec elles, c’était un rôle. Et que maintenant :

— Mesdames, je suis très heureux de vous revoir. Merci d’avoir accepté de vous déplacer ici. C’est un peu dans l’urgence, j’en conviens. Mais les choses se précipitent de l’autre côté.

— de l’autre côté… à la télé ?

— Oui, bien sûr. Mais, je dois vous avouer que je vous ai légèrement menti. Je travaille en réalité pour une maison de production spécialisée dans la télé-réalité, plus précisément dans le genre d’émission « Ils avaient disparu.es, nous les avons retrouvé.es », vous voyez ?

Bien sûr qu’elles voient. D’autant plus que je leur parle de la soeur de leur mère — « Ah, elle avait une soeur ?! » — qui vient de mourir en Espagne. Il devient ainsi urgent de bien s’assurer de la filiation de l’héritière, madame Perón Fernandez : à défaut de la retrouver, elle, ce serait bien sûr ses filles que la production aimerait voir à l’écran… Je les laisse réagir, intégrer tout cela. Précise à l’envi ce qu’elles entrevoient.

Passée la surprise, elles me demandent ce qu’elles doivent faire. Je les rassure : presque rien. Regarder chez elles et retrouver si possible des photos, surtout, ou des papiers émanant ou possédés par leur mère. Et bien sûr les copies des papiers d’état civil qu’elles trouveront. C’est tout ? Oui, c’est tout. Mais c’est très urgent. Des photos sous un ciel d’été, bras nus, seraient particulièrement appréciées, ça passe bien à l’écran. Elles conviennent qu’il serait possible de commencer dès cet après-midi puisqu’elles se sont arrangé dans leur travail respectif (« Quand les collègues sauront ça ! »). Elles m’appeleront vite, c’est promis. Je leur propose une coupe de champagne, elles acceptent.

Lorsqu’elles me quittent vers République prendre le métro, je me demande si je n’ai pas été un peu loin. Mais je sens bien que, une fois la vérité connue, elle dépassera la petite fiction que je viens d’inventer et qu’il sera facile de passer dessus. Ouf, je respire. Il me reste trois quarts d’heure avant de repartir vers Paris. Je marche, tente d’éviter la place de la Gare, c’est évidemment impossible. Aucun plaisir dans cette promenade ! Je me promets de revenir. Décidemment, mon programme est bien rempli pour après.

Le départ est imminent et je me surprends à raisonner comme beaucoup de ces cols blancs qui m’entourent : la journée en déplacement est terminée, les contrats sont signés ou déchirés, les objectifs sont fixés, l’audit est en cours, le devis reste à faire, le client est content, le client a gueulé mais maintenant c’est fini on rentre à la maison, les chiffres sont bons, les chiffres sont mauvais, tout passe, tout est stoppé ou prends de l’allure, nous, nous : on prend le train et nous desserrons la cravate. Je n’ai pas de cravate mais je pense à mes contacts pris ce jour, à mes « recrutements », à la soirée qui m’attend, sans doute plus calme.

On file, Laval s’annonce. Mon téléphone vibre pour un message. Achille :

— C koi déjà la date mariage n°2 ?

— 1965, 11 juin.

Un « silence ». Puis, vibration, je recompose le code PIN, je m’embrouille, recommence, affiche le SMS :

— Impossible. Grand-mère à Belgrade ce jour-là. Formel. Ai touvé document. Voir équivalent au Quay d’Orsay. Plus de détails par mél.

Attends, chauffeur, freine ton train ! Il me faut un peu de temps pour réfléchir tout d’un coup :

qui s’est mariée, alors, en 1965 avec Mari2 ?

27/11/2015 21:27:39

Beaucoup de musiques ont été jouées
Beaucoup de livres ont été écrits
Beaucoup de musique ont été écrites
Beaucoup de livres ont été joués
(Anonyme, Citations apocryphes.)

Les jours comptent un petit peu double en ce moment pour moi — et peut-être pour nous tous, nous sommes en état d’urgence. Avant-hier, j’avais cette nouvelle que, pendant que Mercédès Perón Fernandez était à Belgrade avec monsieur Louis Joxe et le maréchal Tito, quelqu’un se mariait en France sous son nom. Je n’ai pas passé deux jours à la place d’une seul à méditer sur la réalité : Charlotte s’est mariée le 11 juin 1965 avec Mari2, en « lieu et nom » de Mercédès Perón Fernandez. Dans les années qui ont suivi, elle a eu des enfants, Nathalie et Solange, j’ai corrigé mon tableau généalogique.

Hier, au Quai d’Orsay, ce fut compliqué. Les contrôles ont du être renforcés, j’ai mis un temps infini à être admis aux archives (« Vous avez votre carte de presse ? — Non, pas cette année. — Et pourquoi ? — Ca arrive dans la carrière d’un journaliste. — Ah bon ? — Oui, ce n’est pas une profession réglementée. Ca devrait ? — Ce n’est pas mon métier, monsieur.) mais j’ai fini par pouvoir demander les archives 1965 des voyages officiels en Yougoslavie. Apparemment, ce n’est pas stratégique comme sujet, aucune difficulté pour y accéder et personne d’autre à secouer la poussière de ces dossiers. Bref, il m’a fallu moins de temps pour avir la copie de la photo signalée par Achille Matei que de parvenir à la salle de prêt. Rien de plus à dire, madame Trouvernnom est en train de serrer la main à Louis Joxe, passant le bras en partie devant la bedaine de Tito. Son bras gauche est couvert par le pan d’un châle, jeté sur un haut de robe apparement style, c’est-à-dire dénudé. Cela dit, on voit clairement à la loupe une marque à la lisère du châle qui pourrait être le bas du dessin d’un casque d’un scaphandrier. Un indice, pas de quoi constituer une preuve. Mais quand même, c’est probant à mes yeux.
La photo est légendée (d’après une traduction automatique en ligne) : « Le représentant de la France, Monsieur l’estimé Joxe salue Valda Peronovic, icône des maquis Résistant au fascisme, et la remercie au nom de la France. » Le Monde ne reprendra ni la photo ni sa légende mais évoquera une rencontre avec des « Résistantes », c’est laconique voire double-sens, L’Humanité quant à lui évoquant une « héroïne du Vercors » — phrase manifestement tronquée à la mise en page.

J’ai donc perdu du temps sauf à ceci : Achille n’avait pas truqué cette photo-là, dans les archives du Quay d’Orsay, je peux lui faire confiance. Les ambiguités sur l’âge de la mère de Nathalie et Solange y trouvent une résolution élégante : « madame » y gagne onze ans.

Je râlais encore du temps perdu lorsque je reçu un message de Guillaume : il avait devancé l’appel en quelque sorte car il était dans le train pour Paris et me demandait où me (re)joindre. Au matin, il m’avait appelé :

— Au fait, pourquoi Berméo, en Espagne, au pays basque ?

Elle n’avait aucun sens sa question. Je pense qu’il était heureux d’utiliser le téléphone « secret » que je lui avait fourni. Je pensais à part moi que c’est désespérant cette propension des gensà utiliser les moyens qu’on leur prête. Je lui ai répondu quelque chose comme :

— C’est là où tout commence, je crois.

— Pourquoi ?

— Bah, je ne sais pas : elle y retourne tous les cent ans ?

— Tu crois que quelque chose va commencer, là ?

— Oui, conclus-je pour lui faire plaisir.

Après, j’ai tourné un temps infini un bout de bois de réglisse dans mes doigts, le mâchonnant aussi de temps en temps. Car, si l’on prend le temps de penser à quelque chose, par exemple au Perche… Olga ?

Je m’explique : imaginons un plan secret entre Perón Fernandez et Charlotte. Elle croisent en quelque sorte leur destinée, l’une poursuivant au nom de l’autre une sorte de légende du siècle (oui, c’est une référence littéraire), l’autre… élevant un enfant qui n’est pas le sien dans un pays qui n’est pas le sien ? Un fait est établi, Charlotte n’a pas élevé son deuxième enfant. Se pourrait-il que cette Olga ? J’ai essayé à plusieurs moments de la journée de joindre Jeff, impossible.

A midi enfin, mon ordinateur — et moi — ont littéralement vibré sur pièces : Achille, décidemment plein de ressources, sollicitait mon approbation pour une visio. J’approbai.

— Je n’ai pas trop de temps, commença-t-il.

— Moi non plus.

— Ok. D’après vous ?

— Hé bien ?

— Oh ça va, arrêtez vos conneries !

— Hey ! Je vous fais confiance, moi : on parle de vos grand-parents, n’est-ce pas ? Moi…

— Justement, je… J’ai pas trop d’idée.

— Pour moi, lui dis-je, toute indication sur ce qu’a pu devenir Madame Perón Fernandez après cette photo en 1965 a de l’importance. Qu’en pensez-vous ?

— Well… Elle a pu mourir, tomber malade, s’enfuir, se cacher, être internée…

— C’est ça, cherchez tout.

— Impossible, comment faire ?

— Commencez par l’exil, dans ce cas avec un garçon d’environ une dizaine d’années (votre demi-oncle, si je puis dire). Ensuite, maladie, internement, incapacité disons. Puis enfin, voyez le reste : la vie, les promesses absurdes, les hasards joyeux, les croyances délétères ou les paris manqués.

Je quittai brusquement la conversation, le téléphone fixe sonnait : gravité, urgence, erreur de numéro ou sollicitation publicitaire ? Ce fut gravité et une voix enregistrée me parla à l’oreille, toute proche : « Ludović, nous ne nous verrons plus à Berméo. Je répète, nous ne nous verrons pas à Berméo. C’est annulé, je vais vous recontacter. Je répète : rencontre annulé, restez sur Paris, je vais vous recontacter. Je répète, cher Ludović : restez sur Paris. »

Ca a raccroché. J’ai attendu en comptant jusqu’à vingt. Mais, selon le protocole, ça a resonné et : « Ludović, vérifiez le code : G.O.y.A. Je répète, je répète : G.O.y.A. » Je vérifiai : la page https://fr.wikipedia.org/wiki/Francisco_de_Goya contenait bien, au moment où je l’ai vérifié, c’est-à-dire immédiatement, un Y majuscule à au moins une occurence du nom de peintre. Mais il y avait aussi cette référence à « cher ». Je cherchai mais la référence au tableau Nature morte avec des côtes et une tête d’agneau m’apparu évidente d’emblée, « cher-chair » : j’authentifiai le message.

Ainsi : Mercédès Perón Fernandez était morte soudain, et on me demandait de rester à Paris, on me contacterait sous peu pour une rencontre. Troublé je fus.


J’avais promis — quand bon dieu ? Pour qui pour quoi avoir accepté une telle invitation ? — d’être en terrasse le soir venu, à la tombée de la nuit. Tout était devenu trouble dans mon esprit et, heureusement, je ne croisai personne que je connaissais ou personne qui me demandait son chemin ou aucune personne en uniforme qui m’indiquât quoi que ce soit à obtempérer : j’avançai dans la rue, l’intérieur de moi vide et sans doute l’oeil inexpressif aux yeux des passants. J’avais la boule au ventre et je soufflai dur pour m’en débarrasser, impossible de dégérer l’annulation de la rencontre avec « Madame » — j’employais ce mot même alors que je savais que, par ailleurs, il ne voulait plus rien dire, ou ne pas désigner la personne à qui visuellement je pensais. J’envoyais un SMS au numéro du téléphone prêté à Guillaume : « Station Quai de la Rapée / pas d’avion ».

Je « réfléchissait », je divaguais, je songeais : ma boule au ventre me faisait peur (c’était évidemment l’inverse), l’annonce codée, néanmoins mystérieuse, m’inquiétait, voir une patrouille militaire aussi. L’état d’urgence provoque ce « bienfait » que ce n’est plus toi qui choisis ta peur, ce n’est plus toi qui a peur : l’Etat choisit à ta place de quoi tu dois avoir peur. Je coupais par réflexe par une ruelle sombre, histoire de me sentir tranquille.


Ce matin, je lance la vieille cafetière du bureau. J’ai mal un peu partout d’avoir très mal dormi sur un fauteuil. Guillaume bouge et grogne sur le mince matelas à même le sol. J’hésite car je ne sais plus ce que c’est d’être jeune : se réveille-t-on à la simple odeur délicieuse du café ou bien quand vraiment quelqu’un nous met des coups de pieds au cul ?

Je rallume mon ordi. Les tante et nièce Julie et Solange ont fait chauffé le scan, j’ai plein de nouveaux amis s’inquiétant avec sollicitude pour mon sexe ou pour mon compte en banque — mon bonheur, sans doute. J’ai aussi, cette fois sur mon téléphone portable, à nouveau cette injonction : G.O.y.A, retez sur Paris !

Là je me réveille : ah oui, Goya. Et l’annulation du rendez-vous de décembre avec ma commaditaire qui tombe comme ça. Et sa mort comme prétexte, si opportune en fait ? Est-ce qu’un de mes gestes ou signes, hier ou les jours précédents auraient touché quelque fil sensible tendu comme un piège à mine, là, tout autour d’un domaine réservé, tout autour d’une zone à risque ? Et boum!, tout exploserait ? Aucun sens à une explosion, aucun sens à une explication entière et globale.

Il m’est impossible par contre de ne pas me souvenir de mes sentiments d’angoisse les semaines passées, penché sur ce même clavier, les mêmes logiciels, le même téléphone, ces mêmes documents… Toutes ces recherches. La question n’est pas quoi mais qui Qui aurait pu, un moment ou à un autre, se pencher sur mon épaule ? Qui a pu passer d’hypothèse en certitude, d’une simple recherche, d’une simple enquête généalogique à un objet sociologique louche et puis ensuite à une mise en danger d’autrui ou du secret d’autrui ?

J’avale mon café froid. Je lève la tête, quitte mon écran des yeux et commence un panorama de mon atelier, soudain miteux et misérable à mon esprit : qui est le rat, qui est la taupe, qui est le papillon, qui est la cible ?

Qui sont la taupe et la cible, deux choses évidemment antinomiques ?

28/11/2015 13:43:46

Il est treize heures quarante-trois quand je sors de l’hôpital. J’ai exprimé ma frustration et mes doutes à Aurore, elle a souri et m’a rassuré, bien sûr que personne ne t’as espionné, bien sûr que ton rendez-vous est simplement reporté et déplacé à Paris. Tant mieux !, conclut-elle, nous nous verrons encore un peu. Elle a demandé ensuite à dormir, encore. Les médicaments l’assoment. Je l’ai embrassée, elle fermait ses yeux, très calme.

Je suis moi-même en apesanteur : fatigue, excitation, déception, sentiment d’avoir raté quelque chose, qu’un truc est parti de travers, sur un aiguillage de traverse. Et sentiment que bientôt une autre époque est à vivre pour moi, sans boulot mais avec Aurore. Une époque qui pourrait être courte et ne pas voir 2016. Pas le temps d’en faire un roman, ou peut-être à la Françoise Sagan : vite, vite avant l’accident. Je grimpe dans un taxi, vite à mon atelier, je donne l’adresse.

— Ouh là !

— Quoi ?

— Je vais faire un détour, vous savez ?

— Pourquoi ?

— Il y a pleins de rues bloquées à partir d’aujourd’hui, rapport à la COP 21.

— Ah oui. Vous me conseillez de faire quoi, alors ?

— Sincèrement monsieur, allez-y à pied ou avec un collègue à moto, ce sera mieux.

— Ok, merci. C’est pas si souvent…

— Bof, c’est des journées foutues pour nous, vous savez. Alors, bon, j’en profite pour avancer dans mon livre.

— Ah, et vous lisez quoi ?

— Non, j’écris, monsieur !

— C’est original, ça ! Et vous écrivez quoi, quel style de livre, quelle est l’histoire ?

— Bah, un roman d’espionnage… L’année dernière, j’ai fait un défi d’écriture pendant tout le mois de novembre. Et depuis, je peaufine, je complète, j’étaie. Je raye aussi, beaucoup.

— Oui ? Et c’était quoi ce défi ? Entre potes ou entre collègues ?

— Vous fréquentez pas trop les taxis, vous, ça se voit. Des taxis qui écrivent, hé ben j’en connais qu’un et c’est moi ! Le défi, je l’ai fait tout seul. 50 000 mots en un mois ! — j’ai fait 60. Ca s’appelle le National Novel Writing Month, c’est américain. Renseignez-vous, ça doit encore se refaire cette année !

— Super, je très heureux d’avoir fait votre rencontre. Il y a quelques mois encore, je vous aurais proposé de faire votre portrait pour un journal : j’étais journaliste.

— Vous écrivez vous aussi alors ! Et maintenant, vous faites quoi ?

— Au chômage je crois. Depuis hier.

— Bon alors, bon courage ! Allez tout droit par cette rue et emprunter le passage couvert , ça sera plus simple.

— Bonne journée !

— Bonne journée collègue !

Je suis parti d’un bon pas, ma mélancolie dispersée comme des feuilles au vent d’automne — j’écrirais un bouquin, je pourrais mettre pleins de formules comme ça, très écrites. C’est dans ces moments-là que je regrette d’être un handicapé de la poésie : je ne connais aucun poème par coeur pourtant j’imagine comme cela doit être puissant de pouvoir s’en réciter en marchant dans la rue un jour comme celui avec mon humeur présente, et ces feuilles qui roulent. Moi, c’est des chansons que je connais, ça remplace un peu la poésie. Mais là encore, j’oublie toujours des phrases ou des strophes.

J’arrive à mon atelier. Sur mon ordinateur, un mot laissé par Guillaume : « Ma mère et ma tante ont appelé. Elles voulaient savoir pour la télé. (euh, c’est quoi cette histoire de télé ????). Je suis sorti une petite heure. »

Je télécharge et enregistre les dossiers envoyés par Julie Besnard et Solange Perrin. Rapidement, je sais que tout confirme l’hypothèse. D’une certaine manière, Charlotte a pris la suite de Mercédès Perón Fernandez pour ce qui est des enfants. Pourquoi, dans quelles circonstance, c’est la question. Il va me falloir fouiller tout ça de près. Et sans doute contacter d’ici ce soir Achille. Je m’y mets, me demandant où est parti Guillaume.

Je décide de ne pas me fier aux noms des scans, des dossiers ou des fichiers : j’ouvre tout systématiquement, par paquet. Ensuite, je jette un oeil, notant dans mon carnet papier avant de fermer l’image ou le pdf de quoi retourne le document. Je vais vite pour tout l’état civil et les documents officiels. La plupart sont vraisemblablement authentiques, tirés de bonne foi de déclarations fausses ou d’autres documents antérieurs eux-mêmes fallacieux. Un spécialiste, s’il le veut, pourra un jour détisser l’engrenage, refaire les navettes, prouver l’enchainement.

Les photos s’avèrent banales et pauvres : des bras gauches, il y en a un paquet, beaucoup de sourires aussi et de la pudeur. Charlotte, elle le sait bien sûr lorsqu’elle regarde l’objectif, a l’âge d’un deuxième mariage et d’enfants tardivement nés. Je discerne dans son regard une acceptation du fait et juste la naïveté qu’il faut pour impressionner un moment court, celui où les vacanciers montrent leurs clichés. Montrent, ne scrutent pas. Alors que l’historien, l’enquêteur ou l’amateur cent ans plus tard, lui va scruter, chercher, essayer de comprendre, être frappé par le temps, le décalage. La naïveté devient alors un rappel de l’immobile, un portrait de l’être, l’éternel puissance du temps présent.

— Temps passé quand même…, dit l’ange noir, l’anti-naïf.

— Oui, temps passé quand même ! , dit l’ange blanc.

Les photos gardent leur pouvoir de rêverie et il conviendrait que je n’en soit pas victime, me dis-je. Alors je me concentre, mais les images défilent et la seule fascination qui me vient à l’esprit est : quelle est donc cette femme qui semble avoir, non seulement hérité de toute la force et la détermination de Madame Perón Fernandez, mais qui en plus en rajoute avec cette désinvolture incroyable ? J’avoue que soudain, j’ai envie de la rencontrer.

Aujourd’hui, elle doit avoir… quatre-vingt cinq ans. Quatre-vingt cinq ans ! Une très vieille dame. Alors que madame Trouverunnnom a quatre-vingt-seize ans. Une très vieille dame aussi. Pas du tout pareil ? Bah, moi, je n’en sais rien, comment distinguer de vieilles rides à onze près ?

Nom de Dieu.

Je le sais, et je ne me l’ai pas encore dit. Je le sais, je le savais !

On sonne à la porte.

On sonne encore à la porte. Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Guillaume sourit devant moi, derrière lui il y a Michel.

— Ok beau-frère, dit celui-ci en passant devant : j’ai appelé Aurore et elle m’a dit : il a besoin d’aide. J’ai pas besoin de plus pour venir.

— Il a appelé ici, t’étais pas là, renchérit Guillaume. Maintenant, explique-lui, exactement, ce que nous sommes l’un à l’autre parce que moi, j’ai pas réussi…

— Brouf ! Il le faut ?

— Il n’y a que toi qui puisse le faire, non ?

— Non, je viens de le réaliser, il n’y a sans doute qu’une seule personne qui puisse le faire. Ta grand-mère, Guillaume. Qui n’est pas ta grand-mère, Michel, comme je l’ai cru longtemps. Disons que vous seriez des petits cousins par alliance d’adoption…

— Ok, je n’y comprends rien.

— Moi non plus.

— Ok, c’est là la raison, pourquoi nous sommes là. Alors, qu’est-ce qu’on fait Ludovic ?

Ne sachant pas trop, et parce que j’ai besoin de temps pour réfléchir, je les installe à trier les photos et les documents que je viens de survoler.

— Vous enregistrez ici, ou là. Si vous pensez que c’est mieux autrement, faites. Moi, je vais manger, je serai dans la cuisine.

J’y emporte mon carnet papier et mon téléphone portable. Putain, merde, putain de nom de Dieu. Nom de Dieu, j’ai trouvé, c’est là où j’en étais. Nom de Dieu, c’est elle ! Je l’ai vue ! La saleté, déguisé en sainteté ! Le rôle qu’elle jouait, la fille au lieu de la mère, la mère au lieu de la grand-mère, l’adoptée remontant d’un cran dans la filiation !

Et moi, tout gentil et timide à Berméo, janvier 2015. Elle m’embobine, je ne vois rien, me promet de l’argent, c’est ok pour moi, me liste des gens comme étant ses enfants, ses petits, ok, je note ! J’encaisse ! Je suis con.

Ah, j’en faisais le fier lorsqu’il s’agissait de défendre l’éthique ! Une fois licencié, sans repère, sans ligne : tout est à acheter, moi le premier.

Bien, c’est fixé, la situation est simple : entre 1955 et 2015, Charlotte a pris l’identité de Madame Perón Fernandez. Celle qui m’a contacté, celle qui me paye, celle qui a tout monté, c’est Charlotte ! Ma commanditaire, c’est elle ! Celle que je cherche désormais, l’unique objet de ma concentration, c’est elle ! Pourquoi ? Je deviens fou : à quatre-vingt-cinq ans, poursuivre un je-ne-sais-quel arrangement et toujours jouer avec les gens, décider que quelqu’un, sans qualification sans renommée particulière va devoir suer à remonter des pistes en plein automne, alors que les feuilles roulent, que les militaires sont dans Paris et que, lui, est amoureux ? Cela n’a aucun sens.

Cela n’a pas beaucoup de sens. Cela a peut-être un sens et je ne le sais pas. Dois-je le savoir ? Oui.

On frappe à porte de la cuisine.

— Ludovic ?

— Quoi !

— Tu as de la visite, sur l’ordi. Nous, on sort prender un café.

Je quitte la cuisine. Achille a la tête baissée et je distingue derrière lui un haut de siège d’avion de ligne.

— Allo, Matéi ? Vous allez où ?

— Hein ? Ah ! Chez vous…

— Et pourquoi pas Belgrade ? Je croyais que c’était là le noeud, le lieu de nos prochaines découvertes décisives ?

— Ecoutez, cher Ludovic, le passé, il faut le remettre à sa place. Le passé n’est plus notre préoccupation majeure, n’est-ce pas ? Vous ne semblez pas très inquiet mais : nous avons quand même deux vieilles femmes sur qui veiller, non ? Vous n’êtes pas d’accord ?

Je suis abasourdi alors je choisis la provocation :

— Deux ? Ah non, je n’en connais qu’une mais je ne sais pas laquelle … Vous êtes où, là ?

— En approche de Roissy, mon cher. A tout à l’heure !

On sonne à la porte.

On sonne encore à la porte. Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Guillaume et Michel Ponti sourient devant moi.

— Putain mais merde !, prenez une clé !

— hey, beau-frère, t’es sur les nerfs, non ?

— Vos gueules !

— Hé : stop. Guillaume me prends aux épaules et, là, je ne peux plus bouger. Dis-donc, elle est où la vioque ? Réfléchis ! Là, tout de suite, réfléchis !

Je m’éxécute. Cop21, hôtels bookés, pas de facilité de déplacement, quatre-vingt-cinq ans, BnB exclu, discrétion hors capitale mais capitale accesible.

— D’accord.

Je retourne dans la cuisine et j’appelle Jeff. Absent. Le con lui aussi. Cons tout le monde, connes et cons cette famille, et merde : maudits soient tous ces descendants qui maintenant me mordent le noeud ! J’appelle, par dépit, par déduction, Toulon.

— Carla ? C’est Ludovic Thuillier : il faudrait qu’un ou qu’une du quator des cousins vienne, rapplique vraiment son cul ici. Qu’est-ce que vous en pensez ?

— Vous parlez de cul ? Hé bien mon cul !, ce n’est plus mon tour. Voyez avec les trois autres. Moi je pars au cinéma, j’ouvre. Je fais l’ouvreuse, vous savez ?

Je raccroche.

— Hey les gars ? Voici les clés de la voiture, parking B, place 37. Filez, filez maintenant, je vous appelle pendant que vous êtes en route : allez voir Jeff.

— Jeff ?

— Je vous expliquerai. En attendant, rentrez le lieu-dit Lagueuze dans le GPS. Allez, go, c’est parti !

— T’as pas l’impression d’éxagérer ?

Ils claquent la porte en sortant. C’est un vrai soulagement pour moi. Exagérer, l’impression d’exagérer ? Attendez : branchez-vous ! Soyez à l’écoute ! Je retourne à la salle de bain. Je prends mon téléphone et mon carnet, plus l’ordi pour en cracher du streaming.

Bon, là, perso, j’ai un coup de barre, le retour du fils de la fatigue de la revanche. La perspective de me couler un bain m’apparait la seule chose justifiée vraiment par la logique, la sorte de récompense adéquate que le monde, l’univers, ses anneaux, ses lunes et ses trucs en fusion me doivent en ce moment précis de l’histoire du cosmos.

Mais on sonne à la porte.

On sonne encore à la porte.

Je réagis cette fois. Je vais ouvrir : Achille Matei me sourit très largement. Mais, derrière lui, quinze gendarmes ont les casques rabattus et

je n’y puis dès l’abord discerner aucune émotion,

sauf leur honneur.

Et malgré tout, tutti quanti et toute chose étant égale par ailleurs n’est-ce pas ?, mais je vous en prie,

Vous poussez un individus, un membre de ma famille, un membre de Schengen… et vous, ça va ?
non merci,
pas dans la gueule, je n’ai pas une si bonne assurance que ça,
voilà. Ok, voilà, c’est ça, voilà. Oui ?
oui. Non ?
non. Ok ?
Euh, oui.

Etc.

Je ?

Non.

Bon.

Etc. ? Etc.

Ok.

Bon, ben faites comme chez vous, hein ?

Ah, oui ?

Non ? Si ?

Ah quand même…

29/11/2015 11:26:09

« Le décret déclarant ou la loi prorogeant l’état d’urgence peut, par une disposition expresse, conférer aux autorités administratives mentionnées à l’article 8 le pouvoir d’ordonner des perquisitions en tout lieu, y compris un domicile, de jour et de nuit, sauf dans un lieu affecté à l’exercice d’un mandat parlementaire ou à l’activité professionnelle des avocats, des magistrats ou des journalistes, lorsqu’il existe des raisons sérieuses de penser que ce lieu est fréquenté par une personne dont le comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics. »
Loi du 20 novembre 2015 portant prorogation de l’état d’urgence.

— Comment vous dites, dans le cul ? Vraiment, je veux dire : dans mon cul ?

Le flic en civil, officier de police judiciaire, m’a montré la lettre du préfet. Vue « la gravité de la menace terroriste sur le territoire national », patati et patata, « il existe des raisons sérieuses de penser » que, chez moi, « peuvent se trouver des personnes, armes ou objets susceptibles d’être liés à des activités à caractère terroriste ». Vlan, vous l’avez dans, m’a-t-il donc dit.

— Vous êtes bien monsieur Ludovic Tuillier ? Vous avez une pièce d’identité ?

— Dites moi, je croyais que les journalistes était protégés ?

Il regarde autour de lui :

— Tiens, on est dans un journal, ici ?

Et puis :

— Vous avez une carte de presse ?

— Non, pas cette année. Mais on peut être journaliste sans carte de presse !

— Bon, ben vous pourrez toujours réclamer au tribunal. Et à ce propos, voici également votre assignation à résidence. J’espère que votre frigo est plein.

Je lis sur le papier : « Interdiction de quitter Paris, obligation de pointer trois fois par jour au commissariat et de rester à domicile de 20h à 6h , et ce jusqu’au 12 décembre. »

— C’est lié à la COP21, veut bien me dire, sur le ton de la confidence, l’officier.

— Mais c’est absurde ! C’est sûrement une erreur !

— C’est vous qui le dites…

— Ok. Ok. OK.

— Ces fringues, ce matelas ? Il y a quelqu’un ici ? Vous hébergez quelqu’un en ce moment ? Un « touriste », un migrant, un militant ?

Je décide de me taire.

— Ou c’est juste un plan pour la nuit, hein ?

Il se tourne alors vers PatitQuatre1 qui s’est tenu à l’écart tout ce temps, près du gendarme qui se tient à la porte, barrant toute sortie.

— Et vous ? C’est vous qui logez ici ?

Achille Matei ne répond pas. Il fait la moue et secoue les mains.

— Vous êtes muet ?

— Non comprendo questo voi dite !

— Hein ?

— Non comprendo questo voi dite ! Sono italiano…

— Dites donc, c’est cosmopolite chez vous, hein ? Allez, vos papiers !

Je sais très bien que PatitQuatre1 comprend en gros ce que lui dit l’officier en civil. Mais, je ne pense pas qu’il va se montrer collaboratif. J’esquisse mon premier sourire depuis longtemps, en détournant la tête.

— Fascisti ! Conosco i vostri metodi, sono dovunque lo stesso, in tutti i paesi dove la polizia fa la politica !

Il dit ça d’un ton banal, comme s’il expliquait tranquillement à une vieille dame dans la rue le chemin à suivre pour allez à la Poste. Il teste ainsi les flics et leur compréhension de sa langue. Pas de réaction. Encore un coup :

— Mascalzoni, figli di pute…

Rien, comme une lettre à la poste, justement. Alors le voilà qui se lâche, l’Italien, il en rajoute à rouler les « r » et à parler vite, agitant les mains en tout sens, roulant les yeux pour faire croire qu’il est impressionné et effrayé. Tout le contraire de ce qu’il dit :

— Fascisti ! Fascisti, figli di pute ! Vi riconosco, quando si conosce di ciò uno solo li si conosce tutti! E quando dico uno, no, l’engeance si sposta in gruppo, in orda, per proteggersi e credere si più forte! Ho letto tutte le vostre cronache in tutti i paesi, dell’ovest all’est, ho letto tutti gli annali delle vostre malefatte, delle dittature alle democrazie, socialisti o reazionari, ho fatto la storia delle vostre logiche poliziesche che tutto partono di un punto, di uno solo, l’unico: l’impunità! Impunità per l’ordine! Slogan di ogni periodo nefasto e nero. Terrore: la violenza viene sempre di accesso dell’ordine e dello stato. Ah!, si può ancora sognare oggi di una polizia anarchica! È il sogno che uccidete, signori i *gendarmes! In questo momento in Francia come trent’ anni fa in Italia, niente, non apprendete niente altro che ad instaurare lo shock and awe come la vostra sola risposta a tutto nessuno che non si crede ridotta a niente, all’anonimo, « Società di consumazione a base di chepì, Prestigio dell’uniforme fesseria sotto tutte le sue forme! » « La tua grande bocca, testimone, ti ha avuto torto di chiuderla, Sii fidarsi della tua polizia, ha eseguito! » Trust io! I tempi scuri ritornano, travestiti e mascherati in Marianne! Oh profeti, profeti liberi!, si non vi è ascoltati quando eravamo alla calma, nella comodità dell’aria condizionata… Adesso, così vanno il razzismo e la polizia, mano nella mano! Temete il tempo dove si baceranno sulla bocca, in un bacio di morte!*

P… de tirade ! Je n’ai pas tout saisi, sauf une chose : il s’est moqué très ouvertement des pandores et ceux-là n’ont pas bronché.

Après cette épisode délicieux, les policiers en tenue se sont mis à fouiller mon bureau. Sans violence, plutôt délicatement je trouve, c’est gentil de leur part. Ils mettent de côté des dossiers, sans doute pour les emporter ? Je ne sais pas, je ne suis pas un habitué des procédures. Deux d’entre eux, portant des sacs à dos, prennent en photo, de façon systématique, les tranches des livres de ma bibliothèque. Un silence occupé s’installe dans l’atelier, tout le monde est au boulot, technique, pro, sans fébrilité. Moi-même je me coule avec douceur dans le rôle du perquisitionné, du suspect, du repentant, de l’appréhendé. Mes épaules s’affaissent, ma tête se baisse et, surtout, se vide : comment faire désormais, alors que je vais être coincé ici ?

Qui est la taupe ? Qui a fomenté cela ? Qui a eu le bras assez long pour toucher le préfet de police de Paris ? Qu’ai-je fais ces derniers mois, à part voyager, qui aurait alerté les autorités ?

Puis-je un seul instant penser que Mercédès Perón Fernandez ou  Charlotte, ou un autre quelconque membre de leur famille ait pu, soit par malveillance, soit par intérêt, voulu me stopper dans mon élan ? (Puis-je un seul instant penser que : quelle tournure ! Bien sûr que j’ai eu cet instant puisque j’ai dû penser l’idée pour la formuler ou, formulant l’idée, je n’ai pas pu faire autrement que la penser. En tout cas, voilà comment fonctionne particulièrement l’éciture, une fausseté organisée : j’espère avoir dégonflé toute velléité d’admiration d’une écriture romantique, et prouver une bonne fois pour toutes l’inanité du roman à auteur « omniscient ». Fin de parenthèses.)  Je repense cependant à toutes mes mauvaises sensations des semaines dernières, quand l’impression était claire en moi qu’une ombre, loin de se dévoiler à mesure que je découvrais des éléments nouveaux, s’épaississait au contraire et m’entourait, noire, comme entoure de sa cape le meurtrier sa victime le soir dans une rue du Paris apache. Il faudrait que j’en reparle à Aurore qui, hier matin encore me rassurait. Au moins est-elle hors de cause : si un personnage de cette histoire est franche, c’est bien elle. D’ailleurs, je l’aime.

Curieux cheminement de pensée que suggère ou provoque l’état d’arrestation ! Qu’est-ce que ce doit être que les dernières minutes d’un condamné à mort ! Un tourbillon. Le roman que personne n’écrira jamais, le témoignage ultime des sociétés dégénérées qui condamnent plus qu’elles ne libèrent.

Et pendant ce temps, ça continue. C’est interminable. Je sens dans mon dos et à travers la fenêtre vasistas le soleil courir sa fin d’après-midi. Sa couleur orangée atteindra la surface mat des tenues de combat mais elle y sera absorbée par le noir des uniformes, imperturbable, couleur neutre dans le sens où elle les neutralise toutes. Bien sûr que je pourrais nuancer l’affirmation en évoquant les moyens de reproduire la couleurs, soustractif ou additif, l’oeil s’en foutant d’ailleurs éperdumment, excité ou non. L’oeil pense, mais à quoi ? Qu’est-ce que je m’ennuie ! Je ferais bien une sieste, messieurs, je vous laisse, soyez sympas, ne claquez pas la porte en sortant, merci. Moi, j’ai mieux à faire, il faut que je prenne des forces pour finir cette histoire, mon dossier, mon financement, mon boulot, ma recherche de la « vérité de novembre » (ceci ferait un excellent titre !).

Ah, ça bouge un peu : les deux gendarmes plus « techno » que les autres s’approchent de mon ordi. Ils ont des yeux un peu tremblant, ils jaugent la bête. Ils consultent dans leur archive célébrale de geeks marque, année, modèle, donc système d’exploitation, mémoire,  indexage, CPU et tout le reste. Evaluent d’un coup d’oeil si j’ai pu ouvrir, dévisser déjà, comprendre, changer des pièces, truander le truc, améliorer le bousin, le rendre invisible ou, plus dangeureux encore, illisible.

Ils sortent de leur sac quelque chose qui a l’apparence d’un gros disque dur externe (je note que la miniaturisation de ce genre de matos n’est effectivement pas nécessaire sorti du grand public). L’un des policiers redémarre l’ordi, branche pendant la procédure l’outil sur une prise USB et attend tranquillement, les bras croisés — ses coudières de sécurité le gênant visiblement pour ce faire. Quelques minutes de cinéma : par réflexe, tout le monde — moi, le civil, les soldats et même Achille Matei — fixe l’écran. Des animations colorées agrémentées d’apparitions de logos divers et de plages d’attente angoissantes (« Please, wait, 0 % sur 100 %« ).

Et puis leur ingénierie se lance, l’écran devient noir. Après quelques secondes, les deux flics rigolent et commentent :

— OK ! Good game !

— Pas même un poil de crypto, c’est cool.

— Et Windows, nickel.

Je m’étonne mais apparement, les mots de passe n’ont aucunement le pouvoir de les impressionner. Dans ma tête, j’essaye d’imaginer le contenu de mon PC, sans y parvenir. Il doit y avoir trente-six mille photos, trente-six mille adresses ou contacts, trente-six mille historiques de je ne me souviens même pas de quoi. C’est cela même le plus troublant, au-delà du fait que j’ai l’impression qu’on me passe au scanner et qu’on me pille : le fait que moi-même je ne sache plus. Quel est donc ce pouvoir qu’ont ces boites pour nous capter notre mémoire ?

— Monsieur Tuillier ? Apparemment, vous avez pas mal de documents « storés » en ligne. Il me faudrait le mot de passe pour les rapatrier.

Ce mec, en plus de porter un uniforme que je juge indû, a employé un anglicisme, un barbarisme. Vendu ! Je m’entends répondre :

— Je ne le connais pas.

— Coment ça, vous devez pourtant, c’est votre poste.

— Non. C’est mes nièces ou mes neveux qui font ça pour leurs copains, je ne sais pas, je les laisse faire, vous voyez ?

— Oui, je vois très bien. Jeannnot, tu peux noter ce que monsieur Tuillier vient de nous dire ? Merci. Monsieur, cela peut être retenu contre vous, rapport à Hadopi, vous voyez ?

— Non, pas bien.

— C’est pourtant simple : vous êtes sur la route responsable de votre véhicule ? Sur Internet, vous êtes responsable de votre ordi, voilà. Ordi = véhicule, que vous conduisiez vous-même ou pas.

— Je n’ai pas mon permis de conduire. Je vais en taxi.

Il veut répondre mais se coupe lui-même. Petite victoire ? J’ai eu le dernier mot. « Les prochains, ce sera devant le juge », aurait-il pu dire. Mais il ne l’a pas dit. Il ne l’a pas dit, fasciste !

— Chef ! Un téléphone portable dans les toilettes !

(Autre bon titre, me dis-je in petto.)

— Monsieur, vous le cachiez ?

— Ah, oui bien sûr. Je cache toute ma merde dans les toilettes !

— Oh, ça va. Je fais mon boulot, moi.

— Hé bien moi, je ne le fais pas, présentement.

Je m’étais juré de me taire mais non. Plus fort que moi, comme pour ce qui déborde d’une enquête, j’y vais quand même — sauf que je ne suis pas flic. Jamais. Il ne m’amadouera pas le gendarme, jamais.

— Allez, tout est copié. On y va.

— Bon, alors monsieur Tuillier, ravi d’avoir fait votre connaissance et puis à la prochaine peut-être ?

— Vous donnez dans l’humour ?

— Bah !

Et ils s’en vont. Sans claquer la porte, comme des visiteurs du soir. J’entends quand même leurs bottes lourdes dans le hall et sur le trottoir, leurs blagues, leurs propos badins (« Tu fais quoi ce soir ? Ah, m’en parle pas ! Moi, je vais à l’Opéra. Non ? Ben oui. Tanhauser ou Antigone ? Et toi, t’en penses quoi du dernier Bartabas ? Ce soir, je promène Bonbonne. Ta femme ? Non, la bouteille ! Ah, ah ! »).

— Sympa, la France,si ?

Je reprends pied, mais bon dieu que c’est dur. Ma rage, mes pensées politiques — je souffle fort –, ce sera pour un autre jour. Maintenant, il faut improviser avec. A ce moment, la porte s’ouvre à nouveau, et entrent timidement Julie et Solange.

— C’est pour une autre perquisition ?, blagué-je timidement.

— Nous sommes tous avec vous, Ludovic.

— Oui, #noussommesLudovic !

— Que vous êtes cons !

Je me lève, j’ai le sourire. Comment faire autrement ?

— Allez, tiens, tout ça, ils ne l’ont pas emporté !

J’ouvre la porte du placard et, entre les dossiers et de vieux fringues, quelques bouteilles de vin se stockent et s’embellissent d’année en année. Je les sors toutes :

— Tournée générale !


La nuit s’installe et l’atelier — je ne parle plus de mon atelier, nous y sommes quatre — s’organise en PC de combat. Je n’aime pas trop cette expression, disons en îlot d’action. Un camp dans le sens où les jeunes emploient désormais ce vieux mot. Il y a d’un côté de cette bande hétéroclite les Italiens Achille Matei et Alessandro (dit le Troyen), de l’autre les Français, Solange, Julie et moi-même. Au téléphone, par haut-parleur, Aurore nous parle quand elle le souhaite du fond de son lit à Lariboisière. Le récit de la perquisition l’a rendue hystérique, elle a appelé l’infirmier qui lui a administré un cachet. « Les loups sont ici », criait-elle. L’assignation à résidence, qui nous empêchera de nous voir toutes les prochaines semaines, à moins que je parvienne à faire casser la décision du préfet, ne l’effraye pas : « Nous ne sommes pas vus pendant toutes les années où nous ne nous connaissions pas, que sont quelques jours après ? ».

De l’autre côté de ma frontière désormais — la porte de chez moi, le chemin vers le commissariat –, il y a normalement Jeff, Guillaume et Michel qui ont trouvé Une2 voire, si tout est comme je l’ai imaginé, Charlotte. (Je me pose au passage cette question, où le commissariat ? J’ai pour l’instant vécu toute ma vie de citoyen sans jamais mettre les deux pieds dans un tel endroit… On y fait quoi ? Est-ce salubre ? Les gens y sont-ils méchants ? Vais-je devoir porter des menottes ? Brrr…)

30/11/2015 10:33:53

Ce matin, je me suis levé tôt. Je suis passé au commissariat pointer (une simple signature sur un registre), je me suis aussi renseigné sur la manière de déposer un recours au tribunal administratif pour faire annuler l’assignation à résidence. Lorsque je suis rentré, l’atelier était complètement rangé, le frigo débordait de produits frais du marché. Mon bureau avait été complètement débarrassé et seul mon ordi était posé dessus, chaud, ouvert, une simple fenêtre avec dedans mon rapport d’enquête.

On m’a conduit devant, calé sur la chaise comme un condamné à la machine à écrire. Quelqu’un a posé un café à ma droite tandis qu’une voix expliquait :

— On a tous besoin de savoir. La commande était : un rapport à rendre fin novembre, il faut le terminer. Qu’importe que les conditions aient changé, que les choses se soient bousculées depuis plusieurs jours, il faut finir : au moins pour que tous les protagonistes de cette histoire aient une vision commune !

J’ai protesté :

— Mais non ! Je suis coincé chez moi, ma commanditaire est en vadrouille, je ne peux plus rien faire ! Tout est annulé ! Rentrez chez vous, braves gens !

Mais on m’a dit :

— Désormais, ce n’est plus à toi de jouer, tu es secrétaire, tu n’as plus rien à faire qu’écrire, tu n’as plus de rôle actif : l’histoire va finir et tu vas l’écrire sous sa dictée.


C’est d’abord Achille qui explique :

— Madame Perón Fernandez a disparu de l’entourage de Tito peu après  1960. La photo d’archive de la rencontre avec M. Joxe, en 1965, est tout à fait exceptionnelle. Je pense qu’il s’agit de sa dernière apparition publique. J’ai retrouvé son nom dans les registres d’un Institut de santé à Zrenjanin, sur la rivière Begej, dans l’actuelle Serbie. Elle y a fait des séjours réguliers jusqu’en 1967, de plus en plus long, le dernier sous le nom de Mercedovna Fernandovics. Il faudrait aller sur place un jour : dans les archives, il est fait mention d’un paquet de lettres qui lui furent adressées. Une partie d’entre elles sont encore cachetées, arrivées à des périodes où elle n’était pas là sans doute, ou sans possibilité de les lire. Dans la base documentaire, je retrouve un expéditeur de ces lettres assez régulier, il s’agit de Amoro Matéi, à partir seulement de 1965. J’avoue que j’aimerais bien les lire, ces lettres de mon grand-père ! Je vais prévoir un voyage : qui viendra avec moi ? Mon frère Mentor j’espère. Monsieur Tuillier, il faudra alors rajouter un chapitre à votre saga ! Avant, il faudra tirer au clair les destinées des grands-parents et savoir qui sont les héritiers : que j’aimerais être celui qui ouvrira d’un geste légèrement tremblant ces enveloppes !

Je lève la tête, l’air interrogatif.

— Oui, Ludovic : Mentor devrait venir nous rejoindre sous peu. Des années que nous ne nous sommes pas revus ! Nous avons été longtemps en froid, j’espère que, désormais, nous allons passer là-dessus. C’est rapport à la guerre en ex-Yougoslavie et au Kosovo : Mentor m’a toujours reproché mon inaction, mon refus de m’engager, qui était pour moi une position éthique, et que lui pensait être une indifférence coupable, une trahison, un confort de néo-Européen. Lui se sentait slave et d’Orient, concerné par défaut par cette guerre : il est retourné là-bas.


Ce sont ensuite Solange et Julie qui me dictent leurs pensées :

Solange : — Savoir que ma mère est toujours vivante, qu’elle est toute proche, ça me fait quelque chose, évidemment. Qu’elle s’appelle Mercédès Perón Fernandez ou Charlotte, ça n’a pas beaucoup d’importance. Je dirais même que tout cette histoire m’apparait très irréelle, j’ai du mal à comprendre qu’elle me concerne. En fait, elle ne me concerne pas : je crois que dans la famille, à part vous mon neveu italien qui êtes historien, le passé ne nous parle pas, est une chose morte.

Julie : — Oui, c’est vrai ! Jamais je n’ai entendu ma mère se plaindre de la disparition de sa mère. Si douleur il y a eu, elle n’a pas passé la barrière de la génération suivante. Cette branche de la famille était tout simplement muette, comme morte : c’était comme ça. Aujourd’hui, je découvre les fantômes qui envahissent la « famille » ou en tout cas ce qu’on présente comme telle sur le papier ! J’ai l’impression de lire un roman, pas de vivre.

Solange encore : — Si je vois bien sur l’arbre généalogique dessiné ici, je gagne deux cousins germains : Stefano, mort, Une2 dit « Tito », en instance de mort, en survie. Génial… Branche morte, oui, décidémment. En plus, en termes de cousins, ce sont plutôt des demi-frères, non ? Bah !, c’est compliqué. Heureusement qu’on ne croit pas à la psycho machin chose familiale ! Nous serions toutes folles et fous à cette heure…


Deux téléphones sonnent en même temps, le mien et celui de Solange. Je tends le mien à Julie, et j’écris : Guillaume et Michel sont en route vers Magueuse, ils ont dormi cette nuit dans un motel à Vendôme. En même temps, il y a Jeff qui ne comprend rien. Julie lui explique avec ses mots à elle, et ce n’est vraiment pas plus mal :

— Je suis la nièce de « Tito », l’homme dont on vous a parlé longuement lorsque vous êtes allé à Magueuse, aux « Deux Pintes ». Plus exactement, je découvre que je suis la nièce d’un oncle dont j’ignorais tout jusqu’à hier. Mais bon, passons : je découvre aussi que ma grand-mère, la mère naturelle de ce Tito pourrait être en ce moment avec lui, à Magueuse. Or, et j’en termine, cette dame a mis tout le monde en branle, pour une raison inconnue, et nous souhaiterions qu’elle se manifeste enfin. Euh…, on m’a promis de passer à la télé si tout ceci allait bien, vous aussi, vous pourriez devenir célèbre !

Elle rit. Je rougis. Je tape que je rougis.

— Alors il faut que vous vous grouilliez afin de rejoindre Michel et Guillaume, déjà en route vers « Les Deux pintes » : nous leur disons d’attendre. Michel est le petit-fils de la dame Perón Fernandez dont on pensait jusqu’à hier qu’elle était la mère de Tito. Guillaume est mon cousin, nous sommes les petits-enfants de la même dame mais en fait non, de sa fille adoptive qui a emprunté son identité. Vous suivez ? Allô, allô ?…


Désormais, tout résonne dans l’atelier : une demi-douzaine de téléphones portables et d’ordinateurs servent qui de radio, qui de télé, qui se la joue France Info, qui se la joue BFM, via de la VOIP, des messages ou des appels. Mon ordi, tant bien que mal, sert de compilateur. Des clés USB se branchent sans trop que je sache qui est quoi, le bluetooth crépite, le Wifi sature. Des photos, des films, des bribes de phrases s’accumulent. Je « store » tout ça, comme disait le poulet hier, en ligne, dans le cloud (c’est-à-dire je ne sais pas où mais pas chez moi).

Tous ces signaux rebondissent ici et partent vers Magueuse ou Lariboisière, sans doute aussi à Paris même car je crois que Achille parle avec son frère au téléphone.

Et moi je chronique, les choses les unes après les autres, sans chercher ni à les retenir pour les ordonner, ni à les comprendre :

Un « selfie » de Michel et Guillaume, les deux « cousins », devant le panneau « Magueuse », là où ils ont donné rendez-vous à Jeff. Je décide d’abandonner les qualificatifs familiaux : que veulent encore dire dans cette histoire les mots « cousin, cousine », « oncle et tante », fils et fille ?

Quelques minutes ont passé : un message, nous sommes tous les trois en face des « Deux Pintes ».

Nous entrons.

La porte clingue, on ne sait pas trop si le bruit provient d’un carillon fêlé ou d’un frottement incongru du métal. Il fait très sombre, plusieurs fenêtres de l’arrière-salle et du fond ont été occultées avec du tissu noir et du papier aluminium. Nous entrons, sans refermer la porte derrière nous. Il y a devant nous un vaste espace, comme si les tables avaient été poussées contre les murs pour un bal de mariage, hier soir. Il n’est pas facile de distinguer la configuration de la salle. Il y a bien le piano à droite de l’entrée, des fringues entassés, le long comptoir sur la gauche, des verres et des bouteilles qui brillent en hauteur, sur les étagères. Mais tout parait plus vaste et inquiétant : sommes-nous vraiment rentrés dans un bar-restaurant, ou dans une animation de fête foraine où le but est de se payer de la peur pour trois sous ?

— Fermez la porte !

Nous tressaillons. Restons saisis par le rude commandement, voix ferme, féminine et forte. Impérative.

— Allez !

Guillaume va refermer la porte, doucement, sans faire de bruit. Il revient en trois pas à nos côtés, le temps d’entendre le frottement de ses baskts sur le parquet. Silence.

Alors s’allume graduellement devant nous, dans le noir de la pièce, une lampe sur pied, dévoilant d’abord le bois d’une large table de bar, ensuite trois bas de visage, puis enfin des silhouettes complètes. Ces trois fantômes se penchent enfin et se laissent voir : il y a à droite Julietta, la patronne du bar, sévère et curieuse. Il y a à gauche Tito, se mordant les lèvres, mal rasé et inquiet. De chaque côté, quelqu’un se dresse debout, sans dire le moindre mot : Edouard et Jean ont été recrutés pour cette mise en scène impressionante.

C’est comme une table de jury, un tribunal clandestin qui se tiendrait aux Deux Pintes. Dans la cour se dresserait la potence — on croit entendre d’ailleurs les derniers coups de marteau et le suif dont en enduit la corde.

Enfin, au centre de la mascarade il y a elle. La lumière la lampe ne fait qu’effleurer son visage plutôt grand, mais n’y pénétre pas : elle n’est que rides noires et les quelques zones de peau blanche sont tachées de poils. Son nez et ses oreilles sont rendus très impressionants de taille avec l’éclairage. Ses lèvres sont serrées, légèrement rouges. Elle se penche encore en avant et tous nous attendons les paroles de la vieille femme.

— Alors ? Où est Ludovic Tuillier et son enquête ?

Sa voix est plus douce mais on n’y sent pas l’hésitation du poids des ans : même son accent, alors qu’elle s’exprime en français, n’affaiblit pas la volonté qu’elle exprime.

Deux 1 réagit en premier :

— Il est là.

Et il montre en avant l’écran de son téléphone : on m’y voit à travers la caméra fixée en haut de mon ordinateur. Il me tient à bout de bras et je flotte pour ainsi dire, comme un zombie luminescent au milieu de l’air obscur des Deux Pintes.

— Je suis là, madame Charlotte Perón Fernandez. Je vous écoute : nous avons tous les deux une fin à écrire.

— Oui… C’est bien cela. Il m’appartient de conclure l’histoire. Ca a failli être autrement, mais vous, le hasard et les évènements l’ont voulu ainsi. Il s’en est allé de peu, sachez-le, qu’à ma place aujourd’hui se serait tenue ma mère adoptive, ma vénérée Madame Perón Fernandez. Je n’aurais pas été loin derrière, mais je serais restée dans l’ombre.

— Mais où est-elle, pourquoi cette mise en scène ?

— Chut !

— Elle est à Berméo, improvisé-je. Là où tout a commencé.

— Ah, monsieur Tuillier, je suis ravie ! Vous avez désormais une connaissace intime de la famille !

— De la famille, non, enfin peut-être encore plus que vous-même. Par contre, je devine je crois assez bien maintenant le duo que vous formez avec Madame Perón Fernandez. Tout a commencé pour elle à Berméo, quand son histoire familiale s’est rompue : réfugiée en pays inconnu, elle voit son père et sa mère se déliter littéralement, coupés de leur ascendance, de leur honneur, de leur fortune, tout cela laissé dans le vieux monde. Ils…

— Ils se sont suicidés, oui, ensemble, en romantiques qu’ils étaient. Madame Perón Fernandez s’est retrouvée avec son oncle. Elle s’est juré de se construire une vie à elle, sans aucun jamais attachement. Sans aucun attachement, jamais, vous comprenez ?

— Oui je crois. Sauf pour vous ?

— Moi, je lui ai servi de témoin, si l’on peut dire. Toujours se rappeler parce qu’elle m’avait à ses côtés sa promesse.

— Et ensuite, passage de témoin ? Quand avez-vous commencé à utiliser son identité ?

— Peu après la naissance de nos enfants, des enfants d’Amoro : si nous avions pu nous rendre enceintes du même homme, qui pourrait nous distinguer ? Il faut que vous sachiez que j’était moi, clandestine, si l’on veux, depuis notre fuite d’Espagne. J’ai pu ainsi faire des escapades en dehors de Yougoslavie, en utilisant son identité. Puis, jeu et hasard ont fait place à la nécessité : ma mère adoptive a donné bientôt des signes inquiétants touchant à sa santé mentale. Et puis, plus tard, une infection des yeux l’a rendue aveugle d’un oeil. Nous avons décidé alors qu’il valait mieux que je parte de Yougoslavie : je n’y étais plus rien sans elle. Et puis l’époque m’appelait ailleurs…

— Et vous avez continué avec la même philosophie, l’abandon ? Vous ne croyez donc en aucun type d’avenir ?

— Non, non ! Ne croyez pas cela, j’ai essayé…

Sa voix se fêle. C’est la première fois.

— J’ai essayé, je vous assure. Je ne sais pas si un de mes enfants m’écoute, là, à part Josef « Tito » (elle lui serre le bras. Lui la regarde intensément, sans comprendre toutefois)… Je leur dis, que quelqu’un leur dise que je les ai aimés !

— Mais il y avait encore l’ombre de Madame Perón Fernandez…

— Et surtout Stefano, mon fils ainé ! Je le savais à Malte et quand il y a eu ce projet de film… J’ai tenu à y être. Le retour, ensuite, a été impossible. La mort…

La mort, tout le monde à l’atelier ou dans la sombre salle des Deux Pintes, tout le monde la sent planer sur toute l’histoire. Sans qu’elle ait eu à frapper réellement encore. Mais elle est en filigrane, partout. D’abord dans ce suicide, dans la guerre civile, dans la guerre politique du fascisme contre la vie, puis dans la guerre de bombes et des combats, les massacres, l’assaut, la peur, la négation du lendemain, le refus de l’espoir pour soi-même, car trompeur. La mort est aussi dans ce milieu de siècle glissant dans le gouffre de l’anéantissement, le nihilisme mis en pratique et bientôt repris à son compte dans la construction d’un avenir radieux même !

— Vous savez, la plus belle période de ma vie ont été les années avec Louis-Marie, mon vrai mari, mon vrai amour dans des années d’amour. Un répit, un sauvetage.

Un silence.

Michel prend alors la parole :

— Madame, je comprends que l’heure des explications est venue et que toute l’histoire pèse sur vos épaules. Mais pourquoi la faire peser tant sur les autres ?

— Je ne sais pas… Je…

On entend les larmes qui jaillissent soudain de ses yeux : elles coulent par les rides des yeux, rejoignant subitement la bouche. Une langue vient vite les attraper avant qu’elles ne tombent sur la table.

— Je ne voulais pas tout cela… Je voulais juste… une histoire. Notre histoire, racontée. Ecrite. Publique.

— Détachée enfin de vous ?

— Oui ! oui, … c’est cela, exactement.

— Mais alors, pourquoi cette mise en scène aujourd’hui ? Je vais allumer la lumière…

— Non !

La vieille dame s’est mise debout ! Elle chancelle et l’on remarque alors qu’une de ses jambes est appareillée. Elle étends son bras du côté du piano :

— Il ne lui faut pas de lumière vive ! Son oeil n’y résisterait pas !

Alors l’ombre restée en tas sur le vieux fauteuil oublié s’anime et, d’un voile tombant, devient un visage et un corps.

Nous restons tous éberlués : la centenaire lève une main frêle, peut-être en un signe de bienveillance. Mais personne ne se risque à interpréter ce geste venu d’un autre monde : peut-être aussi bien nous maudit-elle tous !

— Mercédès, dit doucement Charlotte, nous allons rentrer et je te lirai bientôt ce qu’a écrit monsieur Tuillier…

La vieille soupire. Elle acquièsce.

— Je suis sûr que ce sera beau, dit-elle.

Epilogue

19 mai 2016, Bilbao.

Alors que nous attendons l’avion de Rome, la plupart d’entre nous sommes assis sur la terrasse de l’aéroport. Il y a la branche Ponti : Michel et sa famille, Ruth, Yves-Marie avec Marin ; Giulia, Allessandro son fils, Carla et Juliet. Sont arrivés dans le même avion de Paris Julie Besnard, Janis, Solange Perrin, son mari leurs fils Julien et Ronan. Guillaume est arrivé il y a une semaine tout préparer. Josef « Tito » est venu accompagné de Julietta (Edouard et Jean tenant les Deux Pintes pendant ce temps).

Nous attendons donc les Italiens Achille Matéi, seul car sa femme ne volait pas faire voyager si jeune leur bébé, mais avec son frère Mentor qui a accepté d’aller à Bari à l’occasion de la naissance.

Je regarde tous ces gens, que le hasard a réuni là.

Je suis là aussi, ne faisant qu’un peu partie de la famille mais personne n’aurait imaginé que je ne sois pas là, je suis un peu le parrain maintenant des Peron Fernandez, branche européenne. Je suis seul : Aurore s’est éteinte en février.

Ce jour est le jour du quatre-vingt-dix-septième anniversaire de Mercédès Perón Fernandez. Nous aurions pu le fêter tous ensemble sur les quais de Berméo, avec elle et Charlotte, sa fille-soeur adoptive si ces deux-là n’avait choisi, encore, de disparaitre.

J’imagine qu’elles étaient parvenues au bout de mon rapport.